11/07/2012

Au cœur du monde, la lecture

Suite de mes entretiens avec Pascal Décaillet, 11.07.12 15h18


PaD – Lire, lire, et lire. Je crois au fond n’avoir jamais éprouvé d’autre passion. Lorsque s’annonce, comme ces jours, le cœur brûlant de l’été, c’est vers les livres que je me tourne. Celui que je viens de terminer date de 1909. Il s’appelle “La porte étroite”. L’auteur, André Gide. Une œuvre d’exception, servie par l’un des styles les plus purs de la littérature française. Avez-vous, aussi, la fureur des livres?



GB – Oui, je partage votre passion. Et plutôt deux fois qu'une ! Depuis tout jeune, j'aime lire. Je me rappelle qu'à dix ans, nous lisions « Un sac de billes » de Joseph Joffo. Ce fut pour moi une rencontre bouleversante. Dans le temps imparti de notre lecture, j'avais terminé les deux ouvrages que comprenait son auto-biographie alors que nous n'en devions lire qu'un. Quels sont vos thèmes de prédilection, Pascal ?



PaD – Oh, les thèmes, il y en a tant, dont certains m’accompagnent depuis le milieu des années soixante. Ce qui me bouleverse, c’est l’intimité d’une surprise. Toute ma jeunesse n’aura été que petites librairies, bibliothèque municipale, puis celle de l’Uni. Brocantes, aussi, surtout en France. Le choix par l’instinct, et l’instinct seul. Surtout ne pas lire le bouquin que le prof vous recommande. Mais quarante autres, imprévus, à la place. Contre-courant. Chemin de traverse. Liberté.



GB – Je suis entièrement d'accord avec votre impératif. Pour ma part, mes lectures sont éclectiques, avec malgré tout une préférence pour la philosophie. J'apprécie particulièrement le monde des idées, et c'est par ce biais que je me suis construit, tout au long de ma vie, malgré des événements souvent difficiles à supporter. Aujourd'hui, je crois, tout comme vous, que la lecture m'a été vitale. Et elle le sera, j'en suis sûr, jusqu'aux derniers instants.



PaD – Ce que nous avons en commun, c’est ce pronostic vital de la lecture. Je sais exactement où j’étais, en Valais, et quel temps il faisait, lorsque enfant j’ai attaqué la première page du Grand Meaulnes. Je sais de quoi le Rousseau des Confessions m’a sauvé à vingt ans. La mémoire de ces milliers de livres est, au premier chef, celle de ma vie. Ils ne tapissent pas mon existence, ils la fondent. Ils ne la décorent pas (je hais l’idée de lire pour se distraire), ils la constituent.



GB – Moi, c'est la lecture de « l'éloge de la faiblesse » d'Alexandre Jollien, à mes dix-huit ans, qui m'a véritablement transformé. Je reste toujours incroyablement surpris de ces émotions, de ces grandeurs et de cette force qu'un ouvrage, même court, peut transmettre à qui le lit. C'est, pour moi, l'une des plus belles richesses de l'humanité. Ce savoir, transmissible à qui s'en donne les moyens. Le rêve.



PaD – Je lirai Jollien. Puissamment volcanique, autrement que les appareils les plus modernes, est l’imprévisible transmission d’énergie entre un tout petit objet de papier, qui tient dans la poche d’une veste, et cette boule en fusion de nerfs, de mémoire, de projections et de désirs qu’on appelle un lecteur. Dans l’intimité de cette rencontre-là gît le miracle. Sortir un livre d’un rayon, c’est réveiller le bois dormant. Celui du livre. Celui du lecteur. Un baiser au lépreux.

 

GB – Cette fascination, je la ressens également. Depuis ma tendre enfance, je vis avec l'ambition d'écrire un livre. Mon goût pour l'écriture est né de cette merveilleuse rencontre, et j'espère un jour pouvoir partager ma passion avec d'autres, leur transmettre cette flamme pour lalittérature, tout en leur apportant quelque chose qu'ils n'auraient pu trouver ailleurs. Un récit, une vision, et une âme. La vie, en somme.



PaD – Il y a l’intimité du livre avec le lecteur. Moins sublime, mais douce comme un miroir de reconnaissance, il y a la complicité de ceux qui ont lu le même livre. Ou quelques dizaines, ou centaines. Ce réseau d’initiés-là, je dis oui, je signe ! Parce que macérés de mêmes matrices, c’est la part d’humanité commune, de l’un à l’autre, qui s’étend. Ainsi, vous et moi sommes très différents, ce qui est du reste fort bon (en quoi faudrait-il se ressembler ?). Mais la passion partagée des livres nous esquisse un langage commun. Au final, nous rapproche.



GB
– C'est exactement ce qui me passionne dans l'écriture et la littérature. C'est cette capacité fédératrice. Quand bien même nous pensons différemment, nous sommes unis par des lectures communes, un terreau propice à la naissance d'idées novatrices, de grands projets. Ce que j'aime, à travers les livres, c'est que je me sens en profond contact avec l'ensemble de l'humanité !



Grégoire Barbey + Pascal Décaillet

15:19 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : barbey, décaillet, débat, lecture, littérature, jollien, gide, mots, écriture |  Facebook | | | |

21/06/2012

Liberté

 

Chronique, 21.06.12 21h08

 

Comme toute personne qui s'expose, j'essuie des critiques. Positives ou négatives, qu'importe. Cela ne remet nullement en question mon engagement, ni ma détermination. J'apprécie énormément les désaccords, quand ceux-ci sont féconds, et intelligibles. Les invectives personnelles, basées sur des jugements de valeur a priori, ne m'atteignent pas. Je constate qu'il en va de même pour Pascal Décaillet, qui de son côté est également critiqué pour son caractère versatile. Sur ce point, je le comprends très bien, et vois dans la capacité à revenir sur ses positions une preuve évidente d'intelligence et de goût. Nietzsche lui-même ne s'est-il pas contredit à maintes reprises au fil de son œuvre magistrale ? Il n'y a pas à craindre la contradiction. Ni les changements d'opinion. Bien sûr, dans notre belle et grande Cité de Calvin, il ne fait pas bon genre de ne revêtir aucune étiquette visible. Il faut cerner l'animal, sinon comment pouvoir ensuite le mettre en joue ?

 

Ne soyez pas insaisissable, diantre ! Et pourtant, n'est-ce pas la meilleure façon d'évoluer au fil des événements qui nous surprennent ? Il ne s'agit pas de retourner sa veste. Moi, je n'en porte pas. En tout cas pas d'un point de vue intellectuel. Je n'en ai que faire, pour tout vous dire. Je ne réfléchis pas pour plaire, ni pour me faire aimer. Je le fais pour moi, et si nous tombons d'accord, c'est une plus-value. Mais ça ne compte pas tant. Pas au point de s'autocensurer. De taire son avis. De se museler face au pouvoir en place, de flatter l'establishment, de lui donner des airs de grandeur. Non, en cela, Pascal et moi sommes pareils. Il n'y a pas de déférence à avoir envers le système, pas plus qu'à l'égard de certaines pratiques. Cette tendance à se cacher, très peu pour moi. Je me sens plus l'âme d'un Voltaire, à risquer l'exil pour s'être fendu d'un texte qui ne fait pas partie du politiquement correct.

 

J'aime à surprendre. À palper là où un nœud me semble s'être formé. Pour ensuite mieux tirer la corde. Et délier les improbables entremêlements qui nuisent au bon fonctionnement des relations entre les êtres humains. Déterrer les cadavres, pourquoi pas, s'il le faut ? Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut pas craindre le regard des autres. Il faut agir en son âme et conscience. Se donner les moyens d'être celui ou celle que l'on désire être. Et sûrement pas une copie, une reproduction sans saveur ni valeur. Nous savons toutes et tous qu'en nous sommeille une propension à juger tout ce qui sort de l'ordinaire et des coutumes. Partant de ce constat, quoi que nous fassions, nous serons irrémédiablement passés à la loupe, décortiqué, étudié puis étiqueté. Mais Albert Einstein n'a-t-il pas dit que « le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » ? Pour moi, il va de soi que je préfère l'action. Qu'elle se traduise par des mots déposés sur un papier ou des actes concrets.

 

Je n'aime pas m'inféoder. Ni soustraire mes opinions à quelque chose ou quelqu'un. Personne, je dis bien personne, n'a ce pouvoir sur moi. Je suis le seul gardien du temple qui se situe dans mon esprit. Et si je désire m'exprimer d'une quelconque manière, sur un sujet en particulier, je ne demanderai l'avis d'aucun. Tant que cela ne nuit à quiconque autre que moi, je ne me tairai pas. C'est un devoir, celui de n'avoir de réserve qu'en cas d'extrême nécessité. Pour le reste, je ne suis que liberté. Et c'est celle-ci qui me fait m'offusquer lorsqu'on me demande de suivre une ligne plutôt qu'une autre. L'ai-je jamais demandé à quelqu'un ? Alors, pourquoi devrais-je l'accepter, moi ? Eh bien, je ne le ferai tout simplement pas. Et je respecte celles et ceux qui en font autant. Parce que la liberté de penser n'a pas de prix, et qu'aucune chaîne ne peut être en mesure de l'entraver durablement. C'est cela, ma liberté. Mon idylle. Ma vie. Mon âme.

 

Grégoire Barbey

21:38 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : liberté, expression, avis, opinion, parole, écriture, mots, pascal décaillet |  Facebook | | | |

29/05/2012

L'amour des mots

 

Chronique, 29.05.12 14h54

 

Les mots. Rien que les mots. Pour comprendre et décrire le monde. Pour s'élancer dans d'habiles réflexions, dans la construction d'une pensée structurée, pour convaincre, pour dépeindre et relater des faits, pour imaginer, inventer, créer et déconstruire, pour perfectionner ou tout détruire. Pour s'aimer ou se détester. S'accomplir ou se replier sur soi. Guérir ou alourdir les maux. Les mots, disait Nietzsche, sont des préjugés. L'évidence même de cette affirmation est bouleversante. Elle interroge. Un culot démesuré. Nous sommes un univers fait de mots. Nous en mettons sur tout et rien. C'est notre lien entre le spirituel et le physique. La métaphysique des mots, voilà ce que nous sommes en réalité. Nos fondations reposent sur le langage. Sans lui, nous végéterions. Nous ne serions en aucun cas les êtres évolués que les âges ont fait de nous. Mais plus que tout, nous ne verrions pas le monde de la même façon.

 

Les mots constituent notre rapport à ce que nous nommons, à tort probablement, le réel. En vérité, ils sont biaisés, car en prétendant décrire voire étiqueter une chose ou un être, ils font abstraction de son tout. Le vocabulaire renvoie à un imaginaire, un ensemble de signes et de représentations mentales. Qui peut affirmer que nous percevons, à travers le langage, la même définition du monde qu'un autre individu ? Personne ne le peut. À mon sens, nous sommes à nous seuls des myriades d'univers, aussi riches et diversifiés les uns des autres. Pourtant, les mots nous mettent d'accord, même lorsque naissent des désaccords. Non parce qu'ils ont raison ou tort. Non parce que nous les comprenons exactement de la même manière. Tout simplement parce qu'ils décrivent un élément, le façonnent, l'imaginent. L'étude des mots, domaine qui m'est partiellement étranger, doit être Ô combien passionnante. Comprendre le langage est essentiel pour plonger dans l'intimité intellectuelle de l'humanité.

 

Combien de mots mal interprétés ont changé le cours de l'Histoire ? Je me le demande. Qui sait si nous nous faisons entendre tel que nous le voulons ? Je ne sais même pas si le lecteur qui suit ces lignes sera en mesure d'arriver au même raisonnement que moi. C'est tout l'art de l'écriture. Son plus grand défi, aussi. Se faire comprendre, n'est-ce pas l'œuvre de toute une vie ? Écrire, c'est partager une intimité unique avec le langage. Nous pouvons, à travers une constellation de règles et de limites définies, repousser l'originalité. Les mots sont autant de combinaisons possibles qu'ils ont de significations. Ils ne sont pas que mots. Ils sont une musique, qui résonne à notre oreille, et en cela, leur agencement n'en est que plus délicat. Ils permettent de transmettre des messages et de nous faire rêver. L'art des mots, et l'amour qui en découle, est pour moi ce qu'il y a de plus curieux et merveilleux dans ce monde. J'aime la communication, l'inventivité qui va de pair avec l'utilisation de la langue. Je me prends souvent à écouter les mots, lors d'une conversation, et les voir s'imprimer en toutes lettres dans mes pensées. Quand bien même ils ne sont que des préjugés, les mots me transportent et m'interrogent. Ils m'intriguent et me passionnent. De l'orthographe à la calligraphie, en passant par les sons, ils sont d'infinies questions. Pourquoi ? Comment ? Je ne cesserai jamais d'aimer les mots. Et ils me le rendent bien !

 

Grégoire Barbey

 

15:21 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Écriture, mots, langage, interrogation, réflexion, nietzsche |  Facebook | | | |