12/01/2012

L'éloge d'Alexandre Jollien

Alexandre Jollien est un écrivain et un philosophe suisse, né en 1975.

À sa naissance, un évènement tragique survient : Alexandre s’étrangle avec son cordon ombilical, laissant quelques séquelles motrices. Les dix-sept premières années de sa vie, il les passe dans un institut spécialisé. Loin de s’y résoudre, il puise durant ces années une force et un courage à toute épreuve, développant un goût prononcé pour la philosophie qu’il décidera d’étudier au sortir de l’institut.

Sa première œuvre, la plus marquante à mes yeux, est l’Éloge de la Faiblesse, parue aux éditions Cerf en 1999. En effet, dans cet ouvrage, l’auteur nous conte son combat quotidien et en particulier son expérience au sein de l’institut, nous dépeignant avec beaucoup de douceur le portrait de ses camarades, mais aussi de ses éducateurs. Le livre se présente sous la forme d’un discours avec le très estimé Socrate.

Reprenant à son compte le schéma des discours qui firent la renommée de Platon, Alexandre nous montre par combien sa capacité d’analyse, son intelligence et son humanité sont vives. Loin d’être une autobiographie égocentrée, son ouvrage est une invitation à rentrer dans un monde sciemment mis de côté par la société de « l’anormalité », au sens premier du terme. Dès les premières pages, force est de constater que sa motivation est admirable. À travers une centaine de pages, il nous fait plonger toujours plus loin au cœur de la vie d’un homme, qualifié à tort de « pas comme les autres », et qui nous montre, avec une modestie à toute épreuve, que sa différence ne réside non pas dans son handicap physique mais bel et bien dans son intelligence et sa bonté merveilleuses.

Pour ma part, son ouvrage fut ma première rencontre philosophique, et je la tiens pour infiniment précieuse parce qu’elle m’a ému et donné goût à cette sage discipline.

Plus récemment encore, j’ai lu son dernier né, intitulé le Philosophe nu, qui est agencé sous la forme d’un journal où l’auteur se met métaphoriquement à nu. Il traite plus spécifiquement des passions, et encore plus précisément de celles dont est victime Alexandre dans son quotidien. Non pas ! Que dis-je, cela pourrait être généralisé, car effectivement nous sommes tous sujets à l’expression de nos passions. Il s’efforce donc, car se dévêtir ainsi demande courage et détermination, de nous communiquer avec réflexion et recul ses expériences quotidiennes, et les difficultés auxquelles il est constamment confronté. Il nous révèle la part vulnérable qui fait partie de tout un chacun, avec une éloquence qui force le respect et nous émeut sans cesse. Personnellement, cette œuvre m’a autant, si ce n’est plus encore, ébranlé dans mes fondements. Par ses mots, Alexandre a témoigné à l’être que je suis, tourmenté également, qu’il y a d’autres personnes qui livrent le même combat, et qui font montre d’une volonté immense.

Sa perception de l’existence nous traduit l’esprit d’un homme courageux, et sincère. À chaque page, je m’émerveillais de la proximité que nous partagions dans nos vies respectives. Déjà que je lui vouais une certaine affection de par la motivation qu’il m’a donné, à son insu, de me plonger corps et âme dans la philosophie, ce livre a terminé de me convaincre quant à l’incroyable personnalité dont est tout entier composé monsieur Jollien.

À la suite de cette lecture, aussi ému que je puisse l’être, je me suis décidé à le contacter par e-mail.

Pensant jeter un pavé dans la mare sans m’attendre à une quelconque réponse, le contraire me fut offert. Aussi, je fus émerveillé et honoré de trouver un jour dans ma boîte de réception un message envoyé par Alexandre en personne. Et plus encore à la lecture des quelques phrases qu’il m’a destiné, et par l’infinie bonté dont recèle décidément tout son être. Il m’a fait part de sa compassion pour le parcours qui a été, et qui est le mien, et m’a gentiment proposé qu’un jour nous nous rencontrions.

Le lecteur ne s’étonnera pas si je l’exempts de traduire toute l’émotion qui s’empara de moi à cette formidable invitation.

Entre temps, j’ai appris qu’il donnait une conférence dans ma ville, Genève, et me suis permis de le recontacter afin de lui demander s’il lui était possible de m’obtenir une place gratuitement, car mes moyens financiers étant très, très restreints, il ne m’aurait pas été possible d’y assister autrement que par cette possibilité.

Moi, qui me disais qu’il n’y avait pas de raison particulière pour qu’il me réponde puisqu’il devait recevoir des dizaines voire des centaines de messages quotidiennement, je fus encore plus surpris lorsqu’il me répondit une fois encore et par l’affirmative. À n’en pas douter, et ce malgré la célébrité qui désormais est la sienne, Alexandre est resté et restera le même, c’est-à-dire un homme de grand cœur et avenant pour son prochain dès que l’occasion lui en est donnée.

En cela, je ne puis que lui témoigner mon éternelle gratitude et ma reconnaissance la plus sincère.

Le soir de la conférence, Alexandre m’a remis en personne le billet pour pénétrer dans le théâtre en tant que spectateur. À n’en pas douter, cette rencontre, bien que très brève – l’espace de quelques instants – a fini d’achever mon admiration à son égard. Lorsque je l’ai vu, je me suis dirigé vers lui, tout penaud comme je le suis d’aventure dans une telle situation, et me suis présenté à lui. Il était bien sûr accompagné, ce qui n’a pas manqué de me gêner plus encore ! Moi, l’éternel timide qui manque de confiance en soi… Et pourtant, en lui serrant la main et en croisant son regard, j’ai senti sur moi des yeux d’une infinité bonté, et un cœur grand comme ça. Non pas que je veuille dépeindre d’Alexandre une image idolâtre, mais les faits sont là, et moi qui suis particulièrement sensible de nature, je n’ai pas manqué de lire sur son visage ce que je supposais déjà à la lecture de ses livres et à l’écoute de ses interviews dont je m’étais par ailleurs régalé avant d’assister enfin à l’une de ses conférences.

Alexandre était donc accompagné de Matthieu Ricard pour discourir sur le thème de l’altruisme. Une salle de théâtre presque pleine, soit environ sept-cents personnes selon mon estimation, à l’écoute de ces deux penseurs, l’un moine bouddhiste, l’autre philosophe. Une fois de plus, Alexandre me surprit encore. Dans ses paroles, pleines de sincérité et de bonté, s’exprimait également un humour émouvant, remplit d’une joie de vivre qui m’a littéralement scotché sur mon siège de spectateur.

Finalement, je suis reparti de cette conférence avec la certitude qu’Alexandre est un homme d’une très grande valeur, et qu’il mérite la réussite qui est sienne.

J’espère vivement le revoir, et plus encore de le rencontrer personnellement, pour apprendre à le connaître et disputer de philosophie en sa compagnie !

Si le lecteur, par cette courte et peu représentative éloge de la richesse qui compose l’être d’Alexandre Jollien, n’est pas convaincu qu’il lui faille acquérir l’un de ses ouvrages pour nourrir son esprit de sa bonté et de sa beauté intérieure, alors je suis un bien mauvais écrivain, et je ne saurais mieux dire que « mea culpa ».

02:29 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : alexandre jollien, philosophie, bonheur, sensibilité, philosophe, littérature |  Facebook | | | |

10/01/2012

Du bonheur d'être soi

Qu’est-ce que le bonheur ? Une excellente question, à laquelle de nombreux auteurs ont tenté, tant bien que mal, d’apporter quelques éléments de réponse.

Pour ma part, je pense qu’il s’agit avant tout d’un sentiment personnel, qui ne peut se décliner sous des appellations spécifiques. Il n’y a, il faut le dire, pas de véritable chemin qui y conduise, néanmoins il existe des outils pour en saisir le sens et peut-être – qui sait ? – l’effleurer.

Certains sages, parmi les plus célèbres, recommandent l’ascèse. C’est une possibilité, mais je crois qu’il y en a d’autres, qui ne nécessitent pas obligatoirement la maîtrise de ses envies ou de ses douleurs.

À ce propos, Alain disait « le bonheur n’est pas le fruit de la paix, le bonheur c’est la paix même ». Mon interprétation de cette phrase différera peut-être de celle que s’en fera le lecteur, cependant il me semble évident qu’il ne faut pas courir après la paix en espérant y trouver ensuite le bonheur, comme si l’un permettait l’accès à l’autre, car ce serait une erreur, de compréhension comme de trajectoire, que de perdre du temps de la sorte.

En somme, et toujours selon ma propre interprétation de la citation susmentionnée, le bonheur est une forme de paix, ce qui équivaut à dire que le bonheur est la paix même, puisque la différence ne serait qu’une question conceptuelle voire de rigueur dans les termes.

« Sur les flots, sur les grands chemins, nous poursuivons le bonheur. Mais il est ici, le bonheur. »

Voilà ce qu’écrivait Horace à ce sujet. Cela peut être compris de mille façons, mais l’évidence s’impose d’elle-même. Chercher, c’est indubitablement se tromper, car le bonheur n’est pas caché, il ne se tapit pas en de sombres recoins, au contraire, il est à portée de nous, encore faut-il être en mesure de le voir ! Une fois encore, j’en reviens à la sagesse des anciens en citant Marc-Aurèle : « celui qui aime la gloire met son propre bonheur dans les émotions d'un autre. Celui qui aime le plaisir met son bonheur dans ses propres penchants. Mais l'homme intelligent le place dans sa propre conduite. » Cette vision me séduit, car je crois que le vieil empereur de Rome a saisi l’essence même que représente le bonheur, c’est-à-dire la cohérence entre nos actes et ce que nous sommes.

Et là, nous abordons le thème principal de cet essai, qui se résume en cela : « le bonheur d’être soi ».

Qu’est-ce qu’être soi, alors ? De mon point de vue, et là je parle de ma propre expérience, être soi, s’accepter soi-même, c’est se laisser épanouir par ce qui nous attire, ce qui nous passionne, ce qui aiguille notre curiosité, mais ce n’est pas seulement ça. C’est un engagement à prendre en soi, pour soi et avec soi, c’est un contrat qui ne saurait être violé, sans quoi rien n’est possible. Nombreuses sont les petites contrariétés de l’existence, et plus encore les conflits intérieurs. Il arrive, malheureusement pour beaucoup, qu’il faille taire cette petite voix qui résonne au fond de chacun, passer outre ses propres répugnances, ses propres convictions et pis encore, sa propre humaine morale, tout cela dans le but de plaire, convenir à une norme ou se cacher lâchement derrière l’attitude communément admise comme étant la meilleure.

Pour comprendre ce qu’implique le bonheur d’être soi, il faut saisir le cheminement qui nous conduit à l’épanouissement de ce « soi » dont il est question. À considérer les autres êtres humains, nous sommes tous plus ou moins semblables, à quelques détails près, au moins du point de vue de l’apparence externe. Or, nous avons la conscience d’être, nous nous savons être, ceci en paraphrasant Albert Jacquard, et nous détenons de merveilleux outils qui nous permettent de façonner en nous, dans nos pensées, toute une constellation où sont liés nos désirs, nos goûts, nos connaissances, nos représentations, notre imagination, bref un incroyable enchevêtrement de petites choses qui font que chacun possède une personnalité unique. Selon moi, le bonheur d’être soi, c’est justement consentir à exprimer ce sublime ensemble qui fait que nous sommes ce que nous sommes. Il s’agit avant tout de s’accepter tel que nous sommes, s’écouter, et mettre en symétrie nos actes avec nos pensées. Pour prendre un exemple qui m’est personnel, c’est laisser libre cours à sa sensibilité, quitte à être en désaccord avec notre entourage et la norme en vigueur ; refuser de faire ce qui nous avons en horreur. J’ai entamé ce long chemin qu’est l’acceptation d’être soi-même en décidant de ne plus manger de viande par respect pour les animaux, dont la souffrance m’a toujours ébranlé au plus haut point. D’une certaine façon, le premier pas vers cette épopée en soi-même, c’est se (re)connaître. En mettant un cran d’arrêt sur une attitude que nous avions toujours eue mais dans laquelle nous ne nous reconnaissions pas, c’est le meilleur moyen de s’exprimer soi-même, d’invoquer notre personnalité et dire haut et fort « non, je ne veux pas faire ça, ce n’est pas moi, cela ne me correspond pas ».

Il faut également savoir ce que nous aimons, ce qui nous fait vibrer, nous motive, pour l’exercer dès qu’il nous est possible de le faire, et ce qu’importe le « qu’en dira-t-on », dans la mesure où ce qui nous plait ne porte pas atteinte à l’intégrité de qui ce soit, entendons-nous bien. Ce n’est pas chose aisée dans notre société, j’en conviens volontiers. Mais c’est plus qu’un besoin, c’est une nécessité.

Pour atteindre le bonheur, il faut chérir ce que nous avons et ce que nous sommes. Bouddha nous l’enseigne : « soyez à vous-mêmes votre propre refuge ; soyez à vous-mêmes votre propre lumière ».

En agissant ainsi, non seulement nous trouvons cette paix intérieure, ce bonheur, mais plus encore, nous nous sentons mieux dans la place que nous occupons par rapport aux autres, et il nous est possible alors de vouloir en faire autant pour eux. Il faut voir en l’Autre le prolongement de Soi, et faire en sorte de lui transmettre ce qui est important pour nous, car cela se peut qu’il en soit de même pour lui.

À chaque fois qu’agir est nécessaire, il est impératif de se demander la manière dont nous aimerions le faire pour être en accord avec le regard que nous nous porterons à ce propos ultérieurement. Si un doute s’installe, alors mieux vaut agir autrement, car porter sur ses actes un jugement méprisant est le meilleur moyen de saper le bonheur d’être soi, et de nous contraindre à ne plus être en paix avec nous-mêmes. Donner un sourire à un Autre, c’est se sourire à soi-même.

Le bonheur d’être soi est probablement la sensation la plus forte que nous puissions ressentir, celle qui nous lie à la vie de la façon la plus intense qui soit.

Alors n’attendez plus et suivez le conseil de Nietzsche : « deviens celui que tu es » !

11:48 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : philosophie, bonheur, réflexion, pensée, stoïcien, bouddha |  Facebook | | | |