28/04/2012

Propos sur la haine

 

L'ignorance est un terreau fertile pour que se développe la haine. La détestation, le refus de l'autre, de s'ouvrir au monde, est un symptôme évident d'un mal-être identitaire, émotionnel et bien évidemment avant tout personnel, donc strictement individuel. Haïr autrui, c'est toujours une manière détournée de ne point se haïr soi-même, de ne point s'avouer le regard dépréciatif que nous posons à notre endroit. C'est une stratégie de faiblesse, qui n'a aucune conséquence positive, ni pour soi, ni pour les autres.

La haine, c'est l'hiver du cœur, la nuit de l'esprit, la peine de l'âme. Nous ne pouvons décemment détester quiconque si nous nous aimons nous-mêmes. Il faut être indulgent envers nous, et ne pas reporter notre colère sur les autres, qui n'y sont pour rien. Sartre disait que « l'Enfer, c'est les autres ». À bien y songer, cette phrase peut être à la fois vraie et à la fois fausse. Elle n'est qu'une question de point de vue. Néanmoins, le plus vraisemblable est qu'en réalité, l'Enfer, c'est nous-mêmes. Nous avons tendance, soit par paresse, soit par conditionnement social, à nous enfermer dans des schémas structurels et organisationnels qui mettent en péril notre esprit critique. Parce que nous ne voyons plus les faits pour ce qu'ils sont mais par ce qu'ils représentent selon notre paradigme et le prisme par lequel nous les observons, nous ne pouvons plus penser par nous-mêmes, et donc n'avons plus accès à la réflexion. Nous basons nos réactions sur des affects, c'est-à-dire des émotions. Les préjugés sont ainsi, ils précèdent toujours la pensée, et bien souvent malheureusement, celle-ci ne surgit même pas. La haine est la conséquence d'une mauvaise digestion, soit physique, soit psychique. Elle déchire, détruit, malmène, menace, trahit, transforme et corrompt tout ce qu'elle touche. Elle crée les divergences, les attise, les exacerbe. Faire jaillir la haine dans des cœurs abîmés ne demande aucun savoir-faire particulier, ni nécessairement une grande intelligence. Il suffit de mettre le mécanisme en marche, et la réaction attendue ne se fera pas attendre. Les individus réagissent différemment, et sont différents. Toutefois, certaines choses ne doivent pas être prises à la légère. Lorsque l'on s'en prend à la Citadelle intérieure d'un être humain, son comportement sera indubitablement tourné vers la défense, et toute personne menacée n'est généralement plus maître de ses actes, ni de ses réactions. Il suffit d'aborder les bonnes thématiques et le sentiment de haine à l'égard d'une communauté pourra être manipulé à souhait, dans les masses, et ce sans dépenser une énergie faramineuse.

Tout se situe dans la dextérité employée pour arriver à cette échéance, à savoir induire la haine au sein des individus. C'est un jeu dangereux, qui peut se retourner contre celui ou ceux qui en usent et en abusent. En période de crise systémique, cette attitude est répandue, et la sensibilité de chacun est nettement mise à rude épreuve, favorisant ainsi le développement de la haine. Victor Hugo disait : « Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons ». C'est une évidence, et le résultat serait à la hauteur de l'espérance, à n'en pas douter. C'est l'ignorance qui stimule les pulsions primaires, comme la colère, la détestation, le repli, la manipulation et tous ces comportements délétères. La haine n'est en aucune façon une réponse satisfaisante à la haine. Pour contrer des esprits enragés, haïssant, il faut être au contraire tout ce qu'il y a de plus aimant. Ceux qui cèdent à la haine pensent généralement qu'ils ne sont pas compris, et c'est ce qui leur fait ressentir un sentiment aussi négatif. Il faut alors démontrer à ces gens qu'ils ne sont ni seuls, ni incompris, et que d'autres partagent leurs souffrances.

En cette période de crise, où nous voyons les haines s'attiser les unes parmi les autres, il est impératif, sinon salvateur de rappeler ces enseignements essentiels. N'ayons pas peur de dénoncer ce qu'il y a de plus sombre dans le cœur de nos semblables, de cette manière, nous les protégerons, et par la même occasion, nous nous protégerons.

 

Grégoire Barbey