24/02/2012

EXCLUSIF : Maître Bonnant rejoindra-t-il les Indigné-e-s ?

Après avoir essuyé les attaques littéraires de l'éminent avocat genevois, dont la réputation n'est plus à faire, le mouvement contestataire « Ocuppy Geneva » s'est entretenu avec l'intimé dans son luxueux bureau, proche de la route de Champel. Trois émissaires se sont donc laissés happer dans la gueule du loup !

« Je vous attendais plus nombreux » confia le maître des lieux. « Je pensais que vous viendriez à quarante-deux, armés de sprays pour vous venger du vieux con. Je m'étais préparé à cette éventualité. »

Visiblement, l'ancien ne semblait pas dormir l'esprit tranquille. Le trio, bien éduqué et poli, l'a rassuré qu'il n'avait jamais été question d'une telle manœuvre – bien que l'idée fut séduisante.

Contenant son aversion pour les vêtements bas de gamme et fripés, Maître Bonnant s'est ensuite emporté par son verbe acéré et entraîné, gesticulant en tous sens, fixant tour à tour le regard de ses invités. Il énonça ses reproches au mouvement des Indigné-e-s genevois : l'absence de hiérarchie, de porte-parole, de structure et l'opacité des revendications. Selon lui, l'homme qui détruit doit avoir également les mains du bâtisseur. Il n'a pas mentionné l'offense esthétique que ces personnes lui procuraient.

Peut-être parce qu'il avait lui-même conscience que ses vieux jours ne sont pas ce qu'il y a de plus artistiquement agréable à contempler.

Cela étant, un long et poétique monologue s'en est suivit. Le plaideur s'est plaint des différences entre sa personnalité et celle de ses filles, ce à quoi un jeune indigné lui a rétorqué, en citant Confucius : « n'oublie pas que ton fils n'est pas ton fils, mais le fils de son temps ».

À la stupéfaction lisible sur son faciès, il a réalisé que la jeunesse n'était pas si stupide et inculte qu'il ne le pensait. Bien sûr, comme un Roi sur son trône, le Peuple est la dernière de ses préoccupations. Il est contre la distribution des richesses, leur a-t-il dit, parce qu'il gagne de très hauts revenus. Néanmoins, il paie ses dettes. À commencer par celles du fisc, bien sûr ! Il a également assuré qu'il avait beaucoup d'amour pour son prochain (moins pour sa prochaine, il faut le souligner) au point de ne pouvoir laisser personne sur le bord de la route... pour autant qu'il croise la sienne ! Cela fait chaud au cœur de l'apprendre, car les multinationales et autres entreprises qui font appel à ses services d'avocat n'ont pas cette vocation sociale.

Bref, lorsque l'hôte céda la parole à ses convives, ils purent s'exprimer quelque peu, et ce avec l'improbable privilège de ne pas avoir d'honoraires à payer en fin de séance. Que de bonté pour ce prototype de la bourgeoisie d'un siècle passé !

Les Indigné-e-s, comme toujours très stratégiques, ont proposé à leur adversaire idéologique une petite visite au sein d'une assemblée générale pour qu'il puisse se rendre compte de la « réalité du terrain ».

Celui-ci a accepté, mais n'a cependant pas mentionné les coûts qu'occasionnerait un tel déplacement, ni la date. Il faut dire que malgré l'âge, Maître Bonnant a ses petites habitudes bourgeoises, le contrarier dans ses attentes serait, à n'en pas douter, une mauvaise manière de le faire adhérer à leur cause.

Après avoir, gratuitement une fois de plus, rédigé un autographe sur un ouvrage d'Adam Smith, la « théorie des sentiments moraux » que l'un des Indigné-e-s avait apporté, il dut mettre fin à l'entretien. Près de deux heures se sont écoulées, le tout à l’œil !

Fort de son assurance, le trio a souhaité faire une photo en la compagnie de leur ancêtre commun, l'homo aristocratus, qui, il y a de cela quelques siècles, représentait une espèce répandue au sein de l'humanité.

Maître Bonnant, toujours heureux de pouvoir rendre service, a accepté. Il désirait simplement que cela se fasse dans son bureau onéreux afin de compromettre davantage ses adversaires. N'est-ce pas de bonne guerre ?

Les Indigné-e-s ont ensuite quitté les lieux, après les remerciements et salutations d'usage.

Une seule question persiste : Marc Bonnant rejoindra-t-il le mouvement ?

Grégoire Barbey

 

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00:23 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (26) | Tags : bonnant, avocat, indignés, politique, invraisemblable, information |  Facebook | | | |

07/02/2012

Les indigné-e-s en deuil, Maudet jubile à chaud, mais tombe sous l'échafaud

Aujourd'hui, la Tribune de Genève publie un article au sujet d'un décès survenu à proximité du camp des indigné-e-s. .

Il y a quelques jours, j'avais rédigé un billet à l'encontre des propos tenus par Michel Chevrolet, afin d'y répondre de façon constructive, pour défendre la cause des indigné-e-s et leur droit d'occuper le parc des Bastions. Voici une nouvelle démonstration des déboires d'une certaine portion des représentants politiques genevois.

Je précise ne pas faire partie des indigné-e-s, je suis en contact avec certain-e-s d'entre eux/elles mais n'y ai jamais pris part, à l'heure où j'écris ces lignes.

« Il s’agit là d’une véritable tragédie. Il n’est pas question aujourd’hui de pointer du doigt des responsables. Ce lieu était devenu un aimant, pour les marginaux et les sans domicile fixe. »

Ces propos, relevés par la Tribune de Genève, sont de Pierre Maudet, Maire de la ville de Genève. En somme, il ne désire pas explicitement pointer du doigt des responsables (sic) parce qu'il se considère indirectement comme étant responsable de cette tragédie. Je m'explique.

Il souligne le fait que le camp des indigné-e-s est devenu un repère à marginaux et sans domicile fixe. Les indigné-e-s ne sont pas coupables de cette réalité. J'aimerais quand même comprendre les références de monsieur Maudet, qui catégorise une proportion de la population avec des considérations péjoratives. Qu'est-ce qu'un marginal ? Faut-il considérer que toutes celles et ceux qui participent aux actions des indigné-e-s rentrent dans cette catégorie simpliste et peu représentative de la réalité ? Toute personne qui dévie, même de façon involontaire ou irrégulière, aux normes – qui sont très restrictives et inadéquates face à la pluralité des personnalités que compte l'humanité – institutionnalisées par quelques-uns doit-elle en conséquence être qualifiée de ce terme ? Je suis interloqué qu'un magistrat, Maire de la Ville de Genève, emploie des mots aussi catégoriques à l'égard la population dont il est le représentant en tant qu'élu. Eu égard aux actuelles affaires qui ont éclaboussé la sphère politique ces derniers temps en ville de Calvin, je pense qu'il faudrait inclure certains de ses collègues dans l'appellation « marginale ».

Les récentes implications dévoilées par la presse de différents représentants politiques, issus de partis très populaires, comme le Parti des Libéraux-Radicaux ou de l'Union Démocratique du Centre, dans des altercations violentes, laissent à penser qu'une certaine éthique manque désormais à nos élus. Et ceux-ci continuent d'exercer leurs fonctions visiblement sans remords.

Monsieur Maudet continue, toujours dans l'article de la Tribune de Genève : « j’en ai marre de passer pour le vilain petit canard de droite. J’étais bien conscient qu’un jour ou l’autre, il allait se passer quelque chose. C'était irresponsable de laisser ce campement en place» ».

Le Maire semble bien sûr de lui. Peut-être est-ce dû au fait que le camp des indigné-e-s accordait aux sans domicile fixe un lieu où discuter et se sentir écouté ? Et qu'il craignait que ces gens, oubliés par notre État, tentent de mettre fin à leurs jours pour y dénoncer leurs conditions de vie, tant et si bien qu'il leur faille en recourir à l'ultime sacrifice, celui de leur propre vie ?

Lisons les faits énoncés dans l'article : « la personne décédée, âgée de 31 ans, était connue pour avoir des problèmes sociaux. « il était toxicomane et avait fait plusieurs tentatives de suicide», explique Stéphane, un indigné de la première heure, qui poursuit : «Nous l’avions déjà redirigé vers les institutions. Il a fait trois mois à Belle-Idée puis est revenu au camp.» Xavier, un indigné proche de la victime précise qu’«il n’était pas intégré au campement. Il venait juste pour la nuit car il avait nulle part où aller». ».

Il apparaît comme évident que Pierre Maudet tente de reprendre ce décès et de l'instrumentaliser en la faveur d'une idéologie politique précise, celle de la droite genevoise, qui voulait démanteler ce camp (voir mon article à ce sujet : il n'est pas acceptable de s'indigner à Genève, selon certains représentants politiques). Celui-ci n'est pas survenu, malgré ce qu'il souhaite nous faire croire, à cause de la présence de ce camp des indigné-e-s. Non, la véritable source de ce drame vient de l'incapacité de nos institutions à veiller sur l'intérêt des opprimé-e-s de notre société. Trois mois à Belle-Idée ne l'ont pas aidé. Pourquoi a-t-il pu en sortir et se promener librement ? Sa toxicomanie, avérée, n'aurait pu s'être estompée en ce court laps de temps. Pourquoi Maudet se lance des fleurs en faisant remarquer qu'il savait qu'une tragédie allait survenir au camp des indigné-e-s, alors qu'en tant que Maire de la Ville de Genève, il n'a apparemment pas suffisamment axé son action sur l'aide pour les personnes opprimé-e-s par ce système ?

Comment ne pas voir, justement, la démonstration explicite de l'importance qu'a le camp des indigné-e-s dans une société comme la nôtre ? Un être humain y est mort. Ceci s'apparente étrangement à une tentative de suicide, même si le légiste affirme que le froid est la cause de sa mort ce qui est sûrement tout à fait exact. Mais il avait déjà essayé, par le passé. Il le souhaitait, sûrement désabusé par ce monde. En proie au sentiment de l'absurde, pour reprendre l'expression d'Albert Camus dans son mythe de Sisyphe. L'absurdité immanente d'un système qui laisse mourir celles et ceux qui ne lui apportent rien, matériellement. Oui, les qualités humaines ne suffisent pas, de nos jours, pour avoir un droit à la vie. Il faut accumuler, enrichir, et se conformer. Maudet nage dans son autosuffisance, mais je suis persuadé que celles et ceux qui lisent entre les lignes, comme moi et beaucoup d'autres, apercevront le hurlement sous-jacent à cet acte terrible, qui ne méritait nullement d'être bafoué par un désir avide, celui d'être repris par des personnalités qui n'y voient pas le tragique qui s'en échappe, mais un intérêt pour prêcher leurs idéologies...

Une âme s'est éteinte, tourmentée par les assauts répétés d'une élite qui ne laisse aucun répit aux affaiblis. Mais c'est le décès d'une pensée, également, en terres calvinistes, celle qui a voulu cacher les ténèbres avec d'obscurs mensonges, et la naissance d'une certitude : nous ne pouvons ignorer que des gens souffrent, et ce même face aux lapalissades de nos députés, qu'ils se nomment Michel Chevrolet, Pierre Maudet, ou Alexis Barbey. En parlant de ce dernier, j'ose une petite digression, au sujet d'une conversation émanent de Facebook sur son profil officiel, où il s'est exprimé en ces termes (je vous fais grâce des fautes, parce que les nœuds papillons ne protègent visiblement pas de l'analphabétisme) : « Si vous saviez lire et écouter: j'ai dit lors de mon intervention, qu'il fallait les évacuer pour des raisons sanitaires. (Voir le mémorial à venir). Bien sûr, il est plus facile de faire ses plénières sur Facebook. La politique est une affaire d'hommes, pas de personnes qui restent planquées derrière les réseaux sociaux. Vous êtes à l'image de cette polémique: pitoyables. »

Monsieur Barbey professe-là des pensées qui devraient en révolter plus d'un-e. Oui, il semble penser que la politique est « une affaire d'hommes ». Aucun doute, il ne parle pas des êtres humain-e-s dans leur ensemble, mais bel et bien du mâle. Au vingt-et-unième siècle, c'est difficile à croire. Et il siège pourtant au Conseil Municipal en compagnie de femmes. Qu'en pensent-elles ?

Manifestement, le beau verbiage dont se pare l'intimé n'est qu'un atour pour se donner l'allure du stéréotype de l'aristocratie, celle qui s'est vue décapitée en 1789.

Il assure également que les réseaux sociaux ne sont pas favorables à la politique. Il en fait toutefois partie. Qui polémique, en réalité ? Je laisse cette question ouverte.

Conclusion : le comportement de ces personnalités qui sont censées se soucier des intérêts de leurs concitoyen-ne-s et prochain-e-s plonge dans la gadoue. La manipulation d'un événement aussi triste à des fins politiques force à l'indignation.
Le bilan de l'actuel Maire de la ville de Genève serait-il à ce point négatif pour qu'il se compromette ainsi médiatiquement afin d'embrigader quelques esprits endoctrinés dans son idéologie intolérante ?

Le vilain petit canard de droite, à n'en pas douter, ce titre lui va comme un gant.

Laissons ce diablotin dans son coin, et rendons hommage à l'être humain qui nous a laissé-là, ce soir, avec un sentiment de profonde tristesse et de révolte. Que sa mort puisse grandir le mouvement des indigné-e-s, et lui offrir un nouveau départ. La neige recouvre encore les tentes qui partiront bientôt. Une page se tourne, un deuil est à faire, mais tout reste à bâtir.

Nous ne pourrons pardonner, nous toutes et tous, les êtres humain-e-s qui fondent cette ville, ce pays, et cette terre.

Une phrase afin de marquer un point final à ce réquisitoire, professée par une indignée.

Respect existence or expect resistance.

 

Grégoire Barbey

 

SOURCES : http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/Un-homme-decede-au-camp-des-indignes/story/10216038

31/01/2012

Il n’est pas acceptable de s’indigner à Genève, selon certains représentants politiques.

Je regardais, le lundi 30 janvier 2012, les débats du Conseil Municipal de Genève via le site internet. Une motion concernant l’évacuation du camp des indignés au parc des Bastions était évaluée. Je ne compte pas ici reprendre l’ensemble de la discussion ni en faire un résumé, je souhaite cependant m’arrêter sur un discours qui m’a paru relever de la plus grande hypocrisie de la part de son auteur, dont le nom ne sera pas dévoilé, mais ceux qui le connaissent ou qui ont assisté au débat le reconnaîtront sans aucun doute.

Voici en substance ce qu’il défendait1 :

« Genève est la ville la mieux gérée de Suisse, a-t-on pu apprendre dans les journaux. (…) Nous y défendons absolument toutes les causes. On défend l’Afrique, on défend l’Amérique du Sud, on défend la veuve et l’orphelin, on défend presque tout ce qui existe à défendre dans notre ville. Nous créons des emplois pour ceux qui n’en ont pas. (…) Nous donnons à la culture de quoi jouer du pipeau à certains, à d’autres de jouer de l’opéra philharmonique. Nous sommes la ville la mieux gérée de Suisse. Nous défendons les familles, les familles monoparentales, les blancs, les jaunes, les noirs, les homos. (…) Nous dénonçons tous les régimes possibles et imaginables, la pratique de la torture, de l’oppression dans le monde, la ville de Genève défend tout le monde. Nous injectons des millions dans les investissements pour défendre l’emploi, pour aider les entreprises. Nous défendons la presse, minoritaire, majoritaire. Notre administration met une énergie folle à défendre absolument tout. Alors je vous pose la question, Mesdames, Messieurs, puisque nous défendons tout, pourquoi avons-nous besoin aujourd’hui d’indignés dans le parc des Bastions ? Nous avons l’une des villes les plus sociales d’Europe. Une ville qui est citée en exemple : nous sommes la ville la mieux gérée de Suisse ! Et en plus on gagne encore de l’argent chaque année. Donc que faisons-nous avec des indignés au parc des Bastions en plein milieu de cette ville qui défend toutes les causes ? Nous sommes la meilleure ville du monde et la mieux gérée du monde. Et nous n’avons presque plus rien à défendre tellement nous défendons de causes, donc les indignés c’est presque une insulte à tout ce que nous faisons dans cette assemblée chaque année puisqu’il n’y a bientôt pratiquement plus rien à défendre. Je demande simplement un bon esprit de la part des indignés, qu’ils arrêtent de faire la fête au parc des Bastions. (…) Ceci vous laisse imaginer tout ce que la Ville a fait pour que nous soyons chaque fois moins indignés et chaque fois plus fiers de nos actions, eh bien ceci doit vous faire réfléchir sur cette espèce de petit caprice qui est en train de dérouler, ce mauvais vaudeville qui est en train de se dérouler devant nos yeux. Ces gens ne servent qu’à servir une cause, ils ne servent que des partis politiques qui s’en servent politiquement, et c’est l’unique raison aujourd’hui de leur existence. Et ceci se fait dans notre indignation la plus totale sans que nous-mêmes n’ayons la possibilité ni le droit d’y poser un stand ou d’y amener notre caravane électorale, pourquoi pas, pourquoi la caravane PDC ne pourrait pas s’installer aux Bastions, car nous aussi avons des choses à dire (…) Il est temps que cette mascarade cesse et vous le savez ! (…) et je dis maintenant les indignés : out ! »

Je vais tâcher de déconstruire les propos susmentionnés, car il m’apparait nécessaire de remettre les pendules à l’heure à toutes celles et ceux qui peuvent penser ainsi. Je ne prétends pas détenir la vérité unique, ce que je veux, c’est apporter une réponse correcte à ce discours qui constitue, malheureusement, l’expression patente de la pensée bourgeoise, en tout cas dans notre bonne vieille Ville de Genève.

Nous pouvons déjà constater le syllogisme sophistique employé, qui consiste, en partant du constat que la Ville de Genève est la mieux gérée de Suisse, et ce d’après les allégations des médias – dont l’auteur du discours ne cite évidemment pas la source de laquelle émane cette affirmation – à la hisser au rang de la meilleure ville du monde. Une telle démarche démontre un chauvinisme profond, ainsi qu’une autosatisfaction à toute épreuve, même en temps de crise, où le nombre de genevois-e-s qui se retrouvent à la rue ne fait qu’augmenter.

Pour ce qui est de la défense de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, je ne peux souscrire à cette certitude, qui pourtant semble être acquise pour certains. Si effectivement, vu de l’extérieur, notre ville s’évertue à défendre ces continents de la famine et autres catastrophes qui les touchent, dans les coulisses il en va tout autrement. Notre pays, et particulièrement Genève, héberge un tiers des multinationales les plus dangereuses au monde. Celles-ci possèdent un quart des richesses alimentaires du monde2. Rappelons également, notamment grâce au livre Swiss Trading SA qui a levé le voile sur ces entreprises agroalimentaires et autres, que la Suisse est devenue en quelques années la plaque tournante des spéculations sur les matières premières, qui comme le souligne pertinemment Jean Ziegler dans son ouvrage Destruction Massive, sont les causes principales des famines répétées que connaissent les populations d’Afrique, d’Amérique du Sud, et d’Inde, qui n’avait par ailleurs pas été citée non plus.

Un tel accueil aux requins du néo-libéralisme constitue à n’en pas douter un point fondamental sur lequel nous, résidents du pays helvète, avons le droit sinon le devoir moral et citoyen de s’indigner.

Contrairement à ce qui est prôné par certains politiciens, ce n’est en aucun cas les résidents des pays qui sont touchés par ces entreprises criminelles qui doivent ou peuvent s’indigner, mais bel et bien ceux qui accueillent de telles mafias. Et je souscris à ce terme, qui convient très exactement à la réalité.

Concernant la « veuve et l’orphelin », je constate que la législation suisse accorde, en théorie, dans son Code Pénal, un article qui protège les enfants des abus que peuvent commettre leurs parents, ainsi que d’autres personnes ayant le devoir de veiller à leur éducation et à leur épanouissement physique et moral3. Malheureusement, je peux attester d’expérience qu’il n’en va pas dans ce sens, puisque le Ministère Public genevois a balayé ma plainte d’un revers de manche, pourtant étayée, avec de nombreux points qui méritaient une investigation de qualité, et non un refus d’ordre strictement politique. J’ai rédigé et publié un article à ce sujet4. J’y dénonce également le comportement scandaleux du Service de Protection des Mineurs, ce que de nombreux professionnels, psychologues, psychiatres, assistants sociaux attesteront sans l’ombre d’une hésitation. Un certain nombre d’entre eux m’ont contacté pour se plaindre de traitements similaires pour un ou plusieurs de leurs patient-e-s.

Dans un pays qui se revendique, comme le disait un magistrat ce soir-là au Conseil Municipal, le chancre de la démocratie, n’est-ce pas antinomique à cette fierté que de museler la parole des enfants ? Cette question est ouverte et devrait faire l’objet d’un débat public.

Une seconde raison de s’indigner.

Pour ce qui est de la culture, il me semble encore une fois que le même magistrat s’est diamétralement opposé à cette vision satisfaisante en demandant comme il était possible que dans une ville comme la nôtre, rien n’était offert à la culture et aux jeunes dans les quartiers alentours de Bel-Air. Et récemment, comme l’atteste cet article du journal Le Temps5, la droite a tenté d’opérer une coupe dans les subventions destinées aux théâtres de 1 millions de francs, bien que celle-ci ait été refusée. Est-ce ainsi que la culture est défendue par ces mêmes personnes qui s’en satisfont allégrement ?

Un troisième prétexte pour s’indigner, à la fois de ces tentatives, même vaines, de réduire le budget alloué à la culture et des mensonges qui sont proférés par les initiateurs de ces motions en revendiquant la défendre.

« Nous défendons les familles, les familles monoparentales, les blancs, les jaunes, les noirs, les homos. »

Je ne suis pas certain de cette affirmation. La récente Loi passée en votation pour un salaire minimum plafonné à 4'000CHF a été vivement rejetée par l’ensemble de la droite. Rappelons quand même que 320'000 sur les 400'000 travailleurs sous-payés (salaire estimé à moins de 22 francs de l’heure) qu’abrite la Suisse sont des femmes. Ces statistiques sont fournies par l’Union syndicale suisse6. Pour une protection des familles monoparentales, souvent formées d’une mère et d’un voire plusieurs enfants à charge, c’est difficile de faire pire. Je ne reviens bien évidemment pas sur le résultat du vote, ce n’est pas le sujet. Le politicien qui a énoncé ce discours a étrangement oublié de citer la défense des femmes, une absence qui s’explique peut-être par les chiffres précédemment avancés. D’autant plus que d’autres statistiques témoignent que les femmes sont payées moins que les hommes pour des postes identiques et les mêmes qualifications requises. Les résultats de ces études peuvent être consultés sur le site de l’administration fédérale7.

En somme, les inégalités de traitement, appelons cela sexisme, n’est visiblement pas défendu correctement par nos huiles politiques.

Cela constitue une nouvelle source d’indignation, la quatrième relevée sur les propos retenus.

Au sujet des homosexuels, je constate que rien n’a été fait en faveur du mariage gay, et qu’il n’est toujours pas reconnu, ce qui à n’en pas douter pour celles et ceux qui constituent cette minorité discriminée, et même pour moi, donne une raison supplémentaire de s’insurger. La cinquième.

« Nous dénonçons tous les régimes possibles et imaginables, la pratique de la torture, de l’oppression dans le monde (…) »

Pour ma part, je considère la spéculation sur les denrées alimentaires et les matières premières comme relevant justement de l’oppression, pour ne pas dire de la torture volontairement consentie, non par les victimes mais les acteurs de ces manipulations spéculatives, qui maintiennent de hauts prix pour ces matières tout en faisant en sorte de réduire au maximum les coûts de production, ce qui réduit plus encore la situation déjà calamiteuse des travailleurs de ces pays émergents.

Alors si la Ville de Genève dénonce tous les régimes possibles et imaginables, comme cela est soutenu par le discours de certains politiciens, dénonce-t-elle aussi le « régime de l’aveugle » instauré en Suisse, qui consiste à taire les activités de ces multinationales ? Je le demande, car il serait peut-être temps de le faire, les circonstances l’imposent.

« Alors je vous pose la question, Mesdames, Messieurs, puisque nous défendons tout, pourquoi avons-nous besoin aujourd’hui d’indignés dans le parc des Bastions ? »

Je pense qu’après le survol de ces quelques points, que je n’ai abordé qu’en surface, répondra à cette question. Néanmoins, dans le doute, je rajouterai quelques suppléments pour m’assurer que la raison qui pousse nos compatriotes et concitoyens à s’indigner soit comprise et légitimée.

L’indignation, la contestation ou la protestation relèvent d’un droit démocratique, et les manifestations ainsi que les pétitions, invoquées par certains politiciens comme suffisants pour s’insurger ne permettent pas de revendiquer son mécontentement sur le terrain. Une loi a été promulguée à l’encontre des manifestations, et il est désormais nécessaire de demander une autorisation pour déambuler dans les rues et protester contre certaines choses qui tiennent à cœur la population de notre pays. Est-ce acceptable pour une nation qui se vante de son système démocratique de limiter le droit fondamental de manifester à des autorisations ? Pour ma part, je suis convaincu que cette position est indéfendable car répressive à l’égard des manifestations spontanées, qui sont l’apanage du Peuple !

J’ai également relevé des arguments qui allaient dans le sens de l’esthétique du camp des indignés dans le parc des Bastions. Est-ce suffisant pour décider d’expulser des citoyen-ne-s qui ne font qu’exercer leurs droits démocratiques ? Nous ne sommes pas sans savoir que celles et ceux qui jouissent d’un revenu supérieur apprécient les endroits chics, mais ces mêmes personnes, plutôt que de se plaindre de la misère des autres, ne devraient-elles pas se poser des questions sur leur attitude ? C’est d’une indécence profonde que de s’offusquer de l’état des tentes de ce campement, car c’est nier que la misère existe dans notre ville, et plus globalement dans notre pays. Peut-être que les plaignant-e-s ne se baladent pas suffisamment dans les rues de Genève pour apercevoir les sans-abris qui fouillent les poubelles à la recherche d’une hypothétique source d’alimentation. Dans ce cas, par souci d’honnêteté, celles et ceux qui ne se rendent pas bien compte de la situation catastrophique de certains de nos concitoyen-ne-s et compatriotes devraient se rendre sur le terrain, et affronter la réalité en face. Bien évidemment, cela requiert de l’humilité, qualité que n’ont pas les personnes qui se plaignent de l’aspect esthétique des lieux où se regroupent les plus démunis de nos semblables pour s’insurger contre un système qui semble les avoir laissé de côté.

Si occuper un parc public pour y revendiquer des droits est interdit, où va donc notre démocratie, déjà suffisamment imparfaite ? Quand bien même le message des protestataires n’est pas audible ou ne constitue pas pour nos huiles politiques un prétexte suffisant pour s’indigner, qui est en droit de juger de la situation de celles et ceux qui doivent lutter jour et nuit pour subsister dans un monde qui ne veut pas se soucier d’eux ?

À part se parer d’un cache-misère, je ne comprends pas cette démarche.

Personnellement, et je le clame haut et fort, je m’indigne que certains s’arrogent le privilège d’interdire quiconque à manifester son mécontentement.

D’autres parts, si les indignés souhaitent faire la fête durant leur occupation du parc des Bastions, en quoi cela relève-t-il d’un argument favorable à leur expulsion ? Notre ville n’a malheureusement pas beaucoup d’infrastructures disponibles pour celles et ceux qui, comme moi, n’ont pas les moyens de débourser des sommes astronomiques pour s’amuser et profiter de leurs rares moments de semi-liberté, entre le travail, la famille et les factures. Il est donc compréhensible que d’autres méthodes soient mises en pratique pour se retrouver entre concitoyen-ne-s et compatriotes.

D’ailleurs, qui de celles et ceux qui désirent l’expulsion des indignés s’est un jour insurgé en campant jour et nuit, en plein hiver, pour revendiquer ses droits et protester face à l’attitude criminelle de certaines élites ? Moi, j’en connais quelques-uns qui ont campé presque tous les soirs sans exception au parc des Bastions. D’autant plus que ce camp improvisé sert désormais également de lieu alternatif où chacun et chacune peut s’exprimer librement. De nombreuses personnes y participent quotidiennement.

De surcroît, les personnes concernées, c’est-à-dire les indignés eux-mêmes, ont invité certains politiciens pour discuter ouvertement au parc des Bastions, et leur faire part de leurs revendications. Les intéressé-e-s ne sont pas venu-e-s, ce qui ne les empêche pas d’en tirer des conclusions hâtives.

Il ne s’agit donc pas d’une mascarade ou d’un mauvais vaudeville de la part des indignés, mais bel et bien de la part des représentant-e-s politiques qui s’insurgent de leur indignation et des méthodes que les victimes de notre système emploient pour faire passer leurs messages.

Fort heureusement, la motion a été renvoyée en commission des pétitions et le camp des indignés jouit d’un prolongement de l’autorisation d’occuper le parc des Bastions.

Néanmoins, personne n’est à l’abri de la rhétorique bourgeoise de quelques politicien-ne-s de notre Ville de Genève, c’est pourquoi j’invite chacun et chacune de mes concitoyen-ne-s et compatriotes à user de leurs droits démocratiques et de faire connaître leur indignation, peu importe son statut social au sein de notre pays.

La liberté d’expression et de pensée, même en temps de crise, est un droit et un devoir incompressibles, et lorsque le Peuple s’indigne, les responsables politiques doivent faire face à leurs erreurs ou leurs manquements, surtout lorsque ces mêmes responsables profitent d’aménagements privilégiés sur le dos des démunis, comme par exemple la possession d’un appartement sept pièces pour un loyer mensuel inférieur à 2000CHF, tandis que d’autres logent leurs enfants dans des taudis, ou n’ont pas de toit au-dessus de leur tête.

Je conclurai donc mon réquisitoire en affirmant que l’indignation, la contestation et la protestation sont des droits fondamentaux en démocratie, mais qu’ils constituent également des devoirs citoyens et moraux.

Concitoyen-ne-s et compatriote de toutes origines et de tous milieux, ne vous laissez pas manipuler innocemment par des personnes malintentionnées !

 

Grégoire Barbey

 

1 Propos recueillis sur le site : https://www.ville-geneve.ch/conseil-municipal/seances-ple.... La vidéo est nommée « vidéo de la séance du lundi 30 janvier 2012 à 20h30 ».

2 Destruction Massive, Jean Ziegler, Seuil, Suisse, 2011

3 Code Pénal Suisse (CPS), art. 219 « Violation du devoir d’assistance ou d’éducation » :

« 1. Celui qui aura violé son devoir d’assister ou d’élever une personne mineure dont il aura ainsi mis en danger le développement physique ou psychique, ou qui aura manqué à ce devoir, sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire.

2. Si le délinquant a agi par négligence, la peine pourra être une amende au lieu d’une peine privative de liberté ou d’une peine pécuniaire. »

4 http://gregoiresapereaude.blog.tdg.ch/archive/2012/01/19/...

5 « À Genève, les acteurs refusent les coupes » Le temps, 2 novembre 2011 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d0608aac-04c9-11e1-94e8-e...

6Source : http://www.swissinfo.ch/fre/dossiers/franc_fort/Personnel...

7 http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/regionen/them...