17/07/2012

La peine de mort, une aberration juridique ?

 

Chronique 17.07.12 08h36

 

Dans un article publié sur le site de la Tribune de Genève, nous pouvons y lire qu'un condamné à mort, attardé mental, « s'est vu refuser la clémence par le Comité des grâces de l'État de Géorgie ». Sans rentrer dans les arcanes de cette affaire, que je ne connais pas, cela m'interpelle. La peine de mort, abolie par 140 pays sur 192 (en 2009), reste néanmoins une réalité pour 60% de la population mondiale, car les États qui la pratiquent encore sont les plus peuplés à l'heure actuelle. À savoir l'Inde, la Chine, l'Indonésie et les États-Unis. En Europe, seule la Biélorussie applique encore librement la condamnation à mort. En Suisse, la peine de mort fut abolie pour les délits ordinaires en 1942 et complètement en 1992. La dernière exécution remonte à 1944. Cela fait froid dans le dos. Considérons l'Amérique, un pays dont les traditions sont occidentales.

 

La chronique américaine est régulièrement défrayée par des scandales en raison des peines appliquées par la Justice. Et des conditions d'exécution. Cette nation emploie à l'égard des États concurrents des méthodes pour le moins impérialistes. Mais ceci est un autre débat. Toujours est-il que la politique étrangère des États-Unis tend à vouloir uniformiser le monde selon ses propres valeurs. Alors, pourquoi la notion de Justice y est si rétrograde dans le domaine de la peine de mort ?

 

Celle-ci devrait s'aligner sur des principes objectifs, avec comme but la protection des individus et la réhabilitation des criminels au sein de la société dans la mesure du possible. Sporadiquement, dans des conversations, le débat revient. Faut-il mettre à mort un assassin ? De nombreux tenants de cette solution utilisent des arguments qui peuvent se résumer à l'adage : « œil pour œil, dent pour dent ». Cependant, comme disait Gandhi, « œil pour œil et le monde finira aveugle » ! En effet, un tel critère ne pourrait être employé décemment pour établir des peines qui soient équitables et justes. Tout individu devrait avoir un droit incompressible à la vie. Qu'un État, entité métaphysique derrière laquelle agissent des êtres humains faillibles, s'arroge le droit de décider qui doit ou non mourir ne m'enchante guère.

 

De surcroît, si le fait de tuer autrui est répréhensible, je ne puis accepter, même au nom de la Justice, qu'il soit possible de condamner quiconque à la peine capitale. Le meurtre est souvent irréfléchi (émotionnel, passionnel, etc.), or l'exécution procède d'un rituel auquel participe de nombreux acteurs. Si nous jugeons que le meurtre n'est pas tolérable dans notre société, pour divers motifs, notamment parce qu'il cause un dommage durable à celle-ci, comment envisageons-nous de justifier qu'il puisse y avoir une main humaine qui mette fin aux jours d'un autre Homme, même coupable des pires atrocités ? Je crois, et j'espère ne pas faire erreur, qu'il n'y a aucun cheminement intellectuel rationnel qui permette d'établir des arguments favorables à la mise à mort d'un individu, quelles que soient ses fautes.

 

Si nous pensons, à raison, qu'un meurtre est une atteinte à l'ensemble de la société – parce que la mort de la victime influencera négativement sur le bien-être de ses proches, parce que la place qu'elle occupait est laissée vacante etc. –, offrir à la Justice la possibilité de créer ce mal, unanimement reconnu, est une étrange façon de faire respecter la Loi. Car oui, l'exécution d'un meurtrier aura aussi ses répercussions sur la famille de ce dernier, quand bien même ses actes méritaient une punition. Je ne réfute pas la nécessité d'une Justice qui utilise, quand nécessaire, la solution punitive. Mais je désire qu'elle offre une contrepartie positive au fait d'user de la punition. Par exemple, la peine privative de liberté devrait, théoriquement, permettre au condamné de se réintégrer parmi ses paires dans la société. Ce n'est malheureusement que très rarement le cas de nos jours, et les raisons de cette inefficacité sont probablement multiples. Nous pourrions également en débattre longuement.

 

L'équité reste l'un des principes fondamentaux de la Justice, et tout individu mérite que ses droits, en vertu de cette notion, soient considérés et respectés. Donc, par pur raisonnement logique, nous ne pouvons vraisemblablement occulter tous ces paramètres qui rentrent en ligne de compte lorsqu'il s'agit de décider de la peine à appliquer. Et finalement, nous devrions envisager d'établir le rôle et la complicité des acteurs qui font partie du processus de condamnation à mort, du magistrat qui impose la peine au bourreau qui l'applique. Ceux-ci sont-ils exempts de respecter les mêmes règles parce qu'ils agissent au nom d'un masque idéologique, celui de la Justice impartiale et bonne ? Sincèrement, je ne le pense pas.

 

Grégoire Barbey

 

 

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15:01 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : justice, meurtre, assassinat, homicide, mort, condamné, peine, privation, liberté, criminel |  Facebook | | | |

21/06/2012

Liberté

 

Chronique, 21.06.12 21h08

 

Comme toute personne qui s'expose, j'essuie des critiques. Positives ou négatives, qu'importe. Cela ne remet nullement en question mon engagement, ni ma détermination. J'apprécie énormément les désaccords, quand ceux-ci sont féconds, et intelligibles. Les invectives personnelles, basées sur des jugements de valeur a priori, ne m'atteignent pas. Je constate qu'il en va de même pour Pascal Décaillet, qui de son côté est également critiqué pour son caractère versatile. Sur ce point, je le comprends très bien, et vois dans la capacité à revenir sur ses positions une preuve évidente d'intelligence et de goût. Nietzsche lui-même ne s'est-il pas contredit à maintes reprises au fil de son œuvre magistrale ? Il n'y a pas à craindre la contradiction. Ni les changements d'opinion. Bien sûr, dans notre belle et grande Cité de Calvin, il ne fait pas bon genre de ne revêtir aucune étiquette visible. Il faut cerner l'animal, sinon comment pouvoir ensuite le mettre en joue ?

 

Ne soyez pas insaisissable, diantre ! Et pourtant, n'est-ce pas la meilleure façon d'évoluer au fil des événements qui nous surprennent ? Il ne s'agit pas de retourner sa veste. Moi, je n'en porte pas. En tout cas pas d'un point de vue intellectuel. Je n'en ai que faire, pour tout vous dire. Je ne réfléchis pas pour plaire, ni pour me faire aimer. Je le fais pour moi, et si nous tombons d'accord, c'est une plus-value. Mais ça ne compte pas tant. Pas au point de s'autocensurer. De taire son avis. De se museler face au pouvoir en place, de flatter l'establishment, de lui donner des airs de grandeur. Non, en cela, Pascal et moi sommes pareils. Il n'y a pas de déférence à avoir envers le système, pas plus qu'à l'égard de certaines pratiques. Cette tendance à se cacher, très peu pour moi. Je me sens plus l'âme d'un Voltaire, à risquer l'exil pour s'être fendu d'un texte qui ne fait pas partie du politiquement correct.

 

J'aime à surprendre. À palper là où un nœud me semble s'être formé. Pour ensuite mieux tirer la corde. Et délier les improbables entremêlements qui nuisent au bon fonctionnement des relations entre les êtres humains. Déterrer les cadavres, pourquoi pas, s'il le faut ? Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut pas craindre le regard des autres. Il faut agir en son âme et conscience. Se donner les moyens d'être celui ou celle que l'on désire être. Et sûrement pas une copie, une reproduction sans saveur ni valeur. Nous savons toutes et tous qu'en nous sommeille une propension à juger tout ce qui sort de l'ordinaire et des coutumes. Partant de ce constat, quoi que nous fassions, nous serons irrémédiablement passés à la loupe, décortiqué, étudié puis étiqueté. Mais Albert Einstein n'a-t-il pas dit que « le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » ? Pour moi, il va de soi que je préfère l'action. Qu'elle se traduise par des mots déposés sur un papier ou des actes concrets.

 

Je n'aime pas m'inféoder. Ni soustraire mes opinions à quelque chose ou quelqu'un. Personne, je dis bien personne, n'a ce pouvoir sur moi. Je suis le seul gardien du temple qui se situe dans mon esprit. Et si je désire m'exprimer d'une quelconque manière, sur un sujet en particulier, je ne demanderai l'avis d'aucun. Tant que cela ne nuit à quiconque autre que moi, je ne me tairai pas. C'est un devoir, celui de n'avoir de réserve qu'en cas d'extrême nécessité. Pour le reste, je ne suis que liberté. Et c'est celle-ci qui me fait m'offusquer lorsqu'on me demande de suivre une ligne plutôt qu'une autre. L'ai-je jamais demandé à quelqu'un ? Alors, pourquoi devrais-je l'accepter, moi ? Eh bien, je ne le ferai tout simplement pas. Et je respecte celles et ceux qui en font autant. Parce que la liberté de penser n'a pas de prix, et qu'aucune chaîne ne peut être en mesure de l'entraver durablement. C'est cela, ma liberté. Mon idylle. Ma vie. Mon âme.

 

Grégoire Barbey

21:38 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : liberté, expression, avis, opinion, parole, écriture, mots, pascal décaillet |  Facebook | | | |

22/03/2012

Sur l'Amour

 

Qu'est-ce qu'aimer ? Cette question est intimement liée à mon expérience personnelle. Je m'interroge régulièrement à ce sujet, sans nécessairement n'avoir jamais trouvé réponse satisfaisante. Je ne suis d'ailleurs pas convaincu qu'il y ait une seule manière d'exercer ce que je nommerai l'Art d'aimer.

Néanmoins, j'en suis arrivé à une certaine étape de ma réflexion – ou de mes pérégrinations intellectuelles. Bien souvent, je me suis simplement positionné en observateur de ceux qui s'aiment. Il est toujours plus aisé de prendre du recul sur ce que nous analysons. Or, j'ai constaté à de multiples reprises, pour l'avoir vu et vécu, que l'amour peut apporter la discorde dans les relations humaines, et son lot de fléaux. Les êtres humains, et j'en fais partie, ont souvent tendance à associer amour et possession. Ce cocktail est par essence voué à l'autodestruction. L'amour peut être métaphoriquement comparée à une montagne. Vouloir posséder, c'est risquer l'érosion des roches qui la fondent. Je pense, avec humilité, qu'un amour sain doit être libéré de la dévoration et de l'appropriation. Le désir, qui est un fondement de l'amour, est un langage sans mot. Il n'est cependant pas une justification suffisante pour aspirer à la propriété de ce qui est désiré.

Aimer, ce n'est pas avoir, ni contrôler. Il a besoin d'être détaché – et par détachement je n'entends pas qu'il ne doit pas être pleinement vécu – pour offrir à l'Autre, à l'être aimé, toute l'indépendance à laquelle il a le droit. Je conçois l'amour comme un défi, celui de pouvoir accepter de n'être pas la seule source d'épanouissement de celui ou celle qui est la cible de ce puissant sentiment. Accepter l'être dans son ontologie et dans sa spiritualité. Aucun corps ne peut ni ne doit être soumis à une quelconque propriété. Le mythe de l'amour possessif, je n'y crois guère. La faculté d'aimer, c'est de pouvoir profiter de la personne qui égaie, amplifie, crée cet affect, sans pour autant l'emmurer dans les douves d'un château immensément vaste. La liberté de mouvement, pour moi, peut s'accompagner de l'amour. Pouvoir dire « je t'aime, mais tu ne m'appartiens pas » est probablement la plus belle preuve d'amour qui soit. Encore faut-il y donner du sens. Aucun être ne peut se laisser passer les chaînes aux poignets sans vouloir, à un moment donné, les briser, ne serait-ce que l'espace d'un instant. Pourquoi aliéner le corps à l'amour ? Je suis persuadé – avec des réserves, comme à mon habitude – qu'aimer ainsi conduit au bonheur et à l'épanouissement. Ne pas souffrir, ni de la dévoration, ni de la détestation, qui sont si communément liées à l'amour.

Je me souviens de ces vers écrits par Baudelaire :

« Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulu le premier dans sa stupidité,

S'éprenant d'un problème insoluble et stérile

Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté ;

Celui qui veut unir dans un accord mystique

L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,

Ne chauffera jamais son corps paralytique

À ce rouge soleil que l'on nomme l'amour. »

Aimer ne doit pas être un diktat. Il lui faut être libre. Un amour emprunt de possessivité n'est finalement rien d'autre qu'un travestissement de l'amour-propre. Un narcissisme infini de l'ego démesuré qui veut avoir l'Autre pour son intérêt. C'est sûrement dans un sentiment amoureux détaché que peut naître les plus belles histoires, et de merveilleuses complicités. Un partage sans tabou. Un respect sans compromission, sans aliénation.

Aimer l'Autre pour ce qu'il est, dans son être, dans sa beauté toute entière, et non pas pour en faire un trophée personnel.

Je réalise qu'il m'est profondément agréable, aujourd'hui, d'être en mesure de dire : « je t'aime ab imo pectore mais j'érige ta liberté en principe fondamental de cet amour qui coule dans mes veines ». Ainsi, je me libère des tourments de l'âme prisonnière de son propre désir. Je vis ma relation, pour ce que l'Autre m'offre, pour ce qu'il est, et non pas pour une illusion métaphysique qui flatte ma personne au détriment du reste.

« Hyppolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses,

Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir

L’holocauste sacré de tes premières roses

Au souffle violent que pourrait les flétrir ? »

Aimer est un Art. Le plus beau.

 

Grégoire Barbey

02:07 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : réflexion, amour, détachement, possessivité, liberté, épanouissement, respect, désir |  Facebook | | | |

27/02/2012

Le bateau vers la liberté

Voici un poème que j'ai rédigé il y a quelques mois, et pour diversifier les thématiques proposées sur mon blog, il inaugure une nouvelle section que je remplirai de temps à autre pour varier les plaisirs. Ne vous étonnez pas de n'y trouver aucune structure syllabique, la seule contrainte que je m'impose est la rime, le reste est libre, le but étant d'y donner un rythme sans une réglementation stricte. Bonne lecture.

Dans les délicates nuances de gris de la nuit
Je regarde s'échapper le bateau de la liberté
Sur l'océan infini pour un nouveau pays
Que je n'ai su saisir quelque peu déconcerté.

Les remous et l'écume des vagues frémissent
Tandis que l'embarcation vogue vers l'inconnu
Avec à son bord tant de visages méconnus
Qui pourtant en cet instant semblent complices.

Tous ont le regard tourné vers les cieux,
Cherchant dans les ténèbres nocturnes un signe
Qui leur ferait écarquiller tout grand leurs yeux
Puisqu'à l'impossible ces gens se résignent.

Mais soudain c'est l'orage furieux qui s'abat
De concert chantent les sirènes éhontées
Alors que la foudre pourfend les âmes effrontées
D'avoir voulu fuir dans le lointain de leurs bras.

23:40 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, bateau, liberté, cieux, mots, rêves |  Facebook | | | |

05/02/2012

De la liberté d'expression au droit de manifester

 

La liberté d'expression est pour moi un droit fondamental dans toute démocratie qui se respecte.

Il est essentiel de la défendre et de l'encourager. Contrairement à ce que pensent bon nombre de nos concitoyen-ne-s, elle n'est pas encore acquise dans nos pays occidentaux. À ma connaissance, seuls les États-Unis ont véritablement intégré la liberté d'expression d'un point de vue juridique et politique. Encore que, les récents événements qui se sont déroulés autours des Indignés de Wall Street tendraient à démontrer une régression en la matière. La question que je me pose en cette période de crise, tant financière qu'idéologique (que j'avais d'ailleurs dénoncé auparavant dans un précédent article), est : doit-on craindre pour notre liberté d'expression ?

Il me faut faire intervenir Diderot, avec une assertion qui me permettra d'approfondir ma réflexion : « la liberté d'écrire et de parler impunément marque, soit l'extrême bonté du prince, soit le profond esclavage du peuple. On ne permet de dire qu'à celui qui ne peut rien ». Or, dans une situation d'intenses changements structurels, et nous sommes en plein dedans actuellement, ceux qui maintiennent un contrôle, exercent une domination ou possèdent des privilèges particuliers se sentent menacés. Quelques ouvrages fournissent à ce propos des analyses d'excellentes qualités, comme « la fabrication du consentement » de Noam Chomsky et Edward Herman ou « la stratégie du choc » de Naomi Klein. Je tiens à clarifier ma position par rapport aux théories conspirationnistes, ou dites « du complot ». Pour ma part, je suis totalement réfractaire à l'idée d'intégrer dans mes réflexions quelques obscures théories qui induisent l'idéologie que des sociétés secrètes agissent dans l'ombre depuis des siècles afin de mener les êtres humains par le bout du nez. C'est, selon moi, une erreur de considération. Toujours à l'aide d'analyses structurelles, l'ensemble des institutions, des comportements et des décisions prises par les élites peuvent être compris-e-s et déconstruit-e-s de façon pertinente et probante. Certes, il s'agit bien évidemment d'un ensemble complexe qui demande un long travail de déconstruction et de réflexion. C'est pour cela que j'invite le lecteur à se référer aux ouvrages susmentionnés, qui répondront à ces questions d'importance mieux que je ne saurais le faire. Là où je désire en venir, c'est qu'en pareilles situations, les gouvernements en profitent très souvent pour faire voter des lois qui sont liberticides et antinomiques à l'idée même de démocratie. Pourquoi vouloir museler le Peuple à ces moments plutôt qu'à d'autres ? La raison est simple : l'impact que les individus peuvent prendre est exacerbé et menacent la légitimité des pouvoirs en place. Ils ont diverses possibilités pour s'opposer à l'oppression et à la manipulation. La liberté d'expression est le moyen par excellence. Le droit de s'exprimer, de se réunir et de manifester sont essentiels dans une démocratie accomplie. Cependant, laisser aux esclaves le droit de contester leur condition de serfs est bien la dernière chose qui viendrait à l'esprit des élites ! Et je puis les comprendre – bien que je ne cautionne pas pour autant. Elles ne veulent en aucun cas renoncer à leurs privilèges. Elles attaquent donc les droits fondamentaux et constitutionnels en arguant des arguments tronqués pour obtenir un consensus sur des questions qui ne sont finalement qu'un écran de fumée à la véritable stratégie sous-jacente, celle de faire taire à tous prix les esprits échauffés.

Toujours structurellement, Immanuel Wallerstein nous apprend dans son livre « Le capitalisme historique » que les périodes de crise se succèdent en moyenne dans le capitalisme historique tous les cinquante ans. Cela engendre une délocalisation des industries, notamment, des restructurations importantes, une passation des pouvoirs économiques entre diverses nations, etc. Ce qui bien sûr n'est pas sans conséquence. Le pouvoir en place se bat pour conserver sa légitimité.

 

 

Loi répressive à l'égard des manifestations

J'en viens maintenant au but de cette introduction. Prochainement, en Suisse, nous allons être appelés à voter, notamment sur une loi qui s'oppose au droit de manifester. Pour mémoire, ce droit essentiel avait déjà été mis à mal il y a quelques années par une loi interdisant purement et simplement toute manifestation non-autorisée. Il est nécessaire de demander une autorisation trois jours avant au plus tard, et une personne doit répondre de la manifestation en cas de débordements, auquel cas elle pourra être forcée à payer une amende de 10'000CHF. La nouvelle loi serait encore plus restrictive et permettrait une amende se soldant jusqu'à 100'000CHF. Il est de surcroît interdit de faire usage de mégaphones ou de hauts-parleurs. Je suis déjà personnellement consterné de l'actuelle législation genevoise sur les manifestations, mais cette tentative de restreindre plus encore la pratique démocratique de la réunion et de la manifestation, qui je le rappelle est un droit constitutionnel, relève d'une véritable atteinte à nos libertés citoyennes. C'est également la démonstration d'une classe dominante qui réclame haut et fort la nécessité de faire taire les bonnes gens du Peuple. Par ailleurs, cela permet de faire un parallèle à l'article intitulé « S'indigner à Genève n'est pas acceptable selon certains représentants politiques » où le discours pamphlétaire d'un politicien y était déconstruit. Genève doit être une ville modèle, propre, débarrassée de la « racaille », des Indignés qui ne servent qu'à se plaindre, des manifestants qui font du bruit et causent des dégâts, des personnes qui revendiquent des droits, bref, il ne doit y avoir aucune tache, même microscopique, à ce tableau idyllique d'une ville qui n'a plus guère d'âme sinon celle que lui octroie son Peuple.

Genève se meurt, c'est un fait. Elle s'asphyxie lentement, mais sûrement. Ce n'est pas une nouvelle, tout le monde – excepté ceux qui font la sourde oreille face aux râles d'agonie d'une ville internationale – le constate. Alors qu'une certaine classe dominante tente, vainement, de la peindre haute en couleur, les jeunes s'y sentent de plus en plus à l'étroit. Oui, les rares endroits qui leur sont destinés pour des sorties nocturnes coûtent de l'argent. Pour beaucoup, trop d'argent. Une somme qu'ils n'ont pas ou ne veulent pas dépenser pour une entrée dans un club et une boisson. La jeunesse, celle qui est à bout de cette situation, s'exile en-dehors des remparts de la ville de Calvin. Je ne pourrais leur en tenir rigueur. Bon vent ! La république et canton de Genève n'est plus ce qu'elle était. Il faut y tenir son bon Peuple en laisse, de peur qu'il se soulève, de peur qu'il conteste, qu'il refuse, qu'il descende dans les rues. Non, il n'est pas aveugle. La propagande se devine, la volonté de fermer Genève à la citoyenneté se laisse gentiment apprivoiser, et certains magistrats s'en frottent déjà les mains. Où sont nos droits ? Celui de dire « non ! », de le crier, de le hurler sans en demander l'autorisation, celui de se réunir et se tenir main dans la main pour protester contre des atrocités, celui de refuser l'atteinte à nos libertés, celui de ne pas être un mouton. Nous, le Peuple, avons l'obligation de nous intéresser à nos intérêts, quand bien même l'élite bien-pensante affirme le contraire et qu'elle seule serait en mesure de savoir ce qui est bien pour nous.

Devons-nous nous laisser museler par des personnes malintentionnées qui invoquent des arguments fallacieux ? Devons-nous renoncer à nos droits fondamentaux pour une idéologie sécuritaire qui laisse imaginer que brimer nos libertés nous offrirait une sécurité accrue ? Faut-il se taire, et ne plus rien devoir dire sous peine de subir l'anathème ? Reculer, encore et toujours, face aux assauts d'une élite qui veut contrôler les faits et gestes d'une classe déjà aliénée à un système injuste ? Pouvons-nous seulement tolérer que les textes fondateurs de notre Constitution soient réduits au silence et délégués à l'oubli pour des idéologies extrémistes ?

Car, lecteurs, ne vous trompez pas de cible, le vrai problème, c'est ces tentatives de lier les pieds et les mains de nos concitoyen-ne-s, de les empêcher de s'exprimer librement, de leur donner la crainte de penser en-dehors des carcans des courants dominants, de les faire pointer du doigt un homme de paille, alors que les véritables intérêts, ceux qui nous concernent, nous sont incidemment violés ?

Genève se meurt, c'est un fait. Parce qu'elle n'est plus dirigée par son Peuple, mais bel et bien par des intérêts privés, des entreprises particulières, et des privilèges économiques. Il ne fait jamais bon vivre d'habiter à proximité de résidents qui ne veulent voir déambuler dans les rues que des prototypes du consumérisme. Et c'est exactement ce qui est en train de se passe, sous nos yeux, dans le silence le plus complet. Ce sont nos droits, citoyen-ne-s, qui nous sont retirés, un à un, lentement mais sûrement, pour nous réduire à l'oubli. Nous devons, pour notre bien, pour celui des générations à venir, qui devront elles aussi se battre pour leurs droits, refuser ces tentatives liberticides. Il n'est pas acceptable en territoire helvétique de céder sous la pression d'une élite à la pensée fascisante.

La ville de Genève appartient au Peuple, elle appartient à tous, nous y exerçons nos droits, nous y vivons, nous la faisons subsister. Ne nous laissons pas berner.

Le 11 mars, votez un grand NON à cette loi. Sauvez nos droits. Protégez nos libertés. Libérez la démocratie.

Oui, nous en sommes – déjà – là.

 

Grégoire Barbey

18:44 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : politique, liberté d'expression, votation, liberté, démocratie, genève, manifestation |  Facebook | | | |

10/01/2012

Thèse de la liberté restreinte

Une question qui a fait couler beaucoup d’encre au cours de ces derniers siècles et qui a profondément marqué la philosophie et la politique est celle de la liberté.

Rousseau est l’auteur de la célèbre phrase « l’Homme nait libre et pur, c’est la société qui le corrompt ».

Il faut comprendre le terme « société » dans son acception globale. Une société est donc la construction d’un ensemble de règles qui relient des individus entre eux, schématiquement dirons-nous. À l’heure actuelle lorsque nous parlons de société nous pensons à ces grandes institutions étatiques dans lesquelles nous vivons. Néanmoins en poussant la réflexion plus loin nous pourrions aisément concevoir une société constituée de quelques dizaines d’individus uniquement. Nous pouvons aussi considérer une communauté restreinte. Ma méthode ici est de définir où apparaissent les contraintes liberticides. Imaginons une famille constituée d’un père, d’une mère et de leur enfant, vivant en autarcie. Ce que les parents enseigneront à leur fils peut être considéré comme un facteur influent sur la formation de son esprit critique et de ses valeurs, le prédéterminant ainsi à certaines formes de comportement et de réflexion, d’attitudes automatiques etc. Je veux dire – et cela je ne l’ai lu nulle part – qu’il me parait évident que toute emprunte sur le développement psychique d’un individu (contrainte externe) est un coup porté à la notion de liberté dans son acception philosophique. Consultons le Vocabulaire technique et critique de la philosophie1 à propos de la liberté :

« Sens primitif : l’homme « libre » est l’homme qui n’est pas esclave ou prisonnier. La liberté est l’état de celui qui fait ce qu’il veut et non ce que veut un autre que lui ; elle est l’absence de contrainte étrangère. (…) »

Ici apparait donc avec une certaine évidence les arguments présentés dans mon précédent essai Critique de la notion de Libre-Arbitre et éloge du déterminisme et que maintenant je désire élaborer de manière plus précise : la théorie d’une liberté restreinte.

Rappelons au lecteur que le déterminisme tel que je l’entends n’est pas issu de la doctrine philosophique dont il a été l’objet. Il faut ici rapporter une acception propre à ma définition et mon utilisation de ce terme. Nous dirons donc que le déterminisme est l’ensemble des causes qui influencent les comportements humains, par des nécessités intérieures ou des contraintes externes.

Le meilleur exemple de déterminisme latent dans notre époque est l’omniprésence des médias dans notre quotidien. Il serait de très mauvaise foi que d’affirmer qu’ils n’ont aucun impact sur notre comportement. La société est en elle-même un facteur déterministe important – peut-être même le plus grand et le plus influent sur notre volonté. L’endoctrinement consiste à déterminer de l’extérieur le comportement interne d’un individu lambda. Chez Chomsky, les médias sont l’expression d’une propagande qui veut imposer sa vision des choses. Ici, la méthode est plus perverse et sous-terraine, car nous vivons dans des sociétés de type démocratique, ce qui, à l’inverse d’un État totalitaire, présuppose qu’imposer explicitement une ligne de comportement et de conduite est antinomique à la constitution de ce système. Cependant, Chomsky met l’accent sur le fait que les médias, et j’adhère personnellement à ses propos, ne font pas l’objet d’une censure gouvernementale systématique, mais sont dans la même ligne productiviste que les gouvernements eux-mêmes, donc appliquent des autocensures à leurs plateformes d’expression pour des raisons de politique intérieure et de business. En somme, leurs intérêts concordent plus ou moins avec ceux de l’État. Mettons donc de côté les habituels lieux-communs sur une quelconque Théorie du Complot, tout à fait hors de propos. L’important ici n’est pas de tenir un procès aux institutions et à notre système. D’autres l’ont fait mieux que je ne saurais le faire. Ce qu’il faut retenir, c’est l’influence des médias dans notre perception de la réalité. Il est aisé de constater à quel point nous sommes tous victimes des propagandes à grandes échelles. Il y a actuellement dans la société de consommation une agression – et le terme est un euphémisme – externe due à la quantité impressionnante d’informations qui défile perpétuellement. Je ne pense pas trop m’avancer en affirmant que nous devenons essentiellement des capteurs sensoriels qui reçoivent une masse toujours plus importante d’information en tout genre. Majoritairement, notre échange avec le monde – la réalité dirons-nous – se fait à sens unique. Malgré l’essor des moyens de communication, nous nous exprimons de moins en moins. Dès lors, trier l’information de la désinformation devient une tâche si ardue qu’une très faible proportion de la population en est capable. Imputons cela en grande partie à l’éducation – l’enseignement scolaire principalement. Nous reviendrons sur ce sujet ultérieurement.

Rajoutons à cet océan d’information le facteur du quotidien. Dans la société capitaliste la norme est d’exercer un travail. Celui-ci nous accapare une très grande portion de nos journées. En moyenne, il faut compter un tiers voire plus. Je ferai ici intervenir Nietzsche qui dit « celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée pour lui-même est un esclave, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il veut : politique, marchand, fonctionnaire, érudit ». Comme à son habitude, il est franc, la chose est dite sans plus de tergiversation. L’évidence s’impose d’elle-même, mais dans une société qui se dit « libre », il est difficile d’exprimer un tel point de vue sans se heurter à un mur impénétrable. Ainsi, l’individu lambda qui travaille huit heures par jour n’a pas le temps de remettre en question le flux d’information continu que ses sens perçoivent. D’autant plus s’il allume la télévision lorsqu’il rentre chez lui. Le vertige, c’est réaliser à quel point tout est information. Dans les magasins, les rues où sont placardées affiches politiques, publicités, slogans et autres, chez soi, dans son frigo, dans les journaux, à la télévision, sur l’ordinateur, à la radio, même dans la musique que nous écoutons. Je puis donc certifier que l’afflux incessant d’éléments extérieurs qui viennent irrémédiablement se loger dans nos pensées, conscientes ou inconscientes, influencent très sérieusement notre rapport au monde, et également à nous-même. Ce sont ce que j’appelle des facteurs déterminants – c’est-à-dire qu’ils s’intègrent dans notre processus psychique et ce faisant, déterminent nos actes et notre manière de penser dans une situation donnée – et ceux-ci peuvent être observés à tous les stades de l’évolution d’un être humain. Certains le savent déjà, et utilisent cette malléabilité de l’esprit pour leurs propres intérêts. Prenons par exemple certaines multinationales, ici la façon de procéder est sournoise. Des statistiques sont faites pour prendre la température de l’opinion publique sur un produit spécifique, ce sont bien sûr des recherches qui sont menées avec une rigueur extrême, il s’agit là de l’avenir de l’objet qui sera mis à la portée des consommateurs. Si les études concluent à une opinion plutôt défavorable, il faudra alors mettre en œuvre la façon dont sera vendu le produit (il peut s’agir d’une technologie, d’un traité, d’une nouvelle loi, d’une guerre, bref le champ est large) pour contourner la désapprobation du public. Les techniques sont multiples, nous pouvons noter la restriction d’un champ lexical précis qui sera intégré par les consommateurs de façon positive. L’image est également très importante et peut constituer en elle-même la mise en valeur. La perversité est constatable par exemple dans le cas d’une technologie dont le consommateur n’a pas besoin. Néanmoins pour qu’il achète le produit en question, il faut qu’il ait la sensation que cela lui est nécessaire. Tout sera misé là-dessus. Chomsky, dans une interview, donne une très belle illustration de cette méthode d’influence : à l’époque, les femmes ne fumaient pas. Mais après la première guerre mondiale, des publicités ont jailli en nombre incroyable. Il fallait désormais donner envie à la gent féminine de fumer. Pour cela, rien de très sorcier : quelques stars se délectant de leur cigarette à l’écran et sur les affiches, et le tour est joué. L’art de cette duperie est de vendre non pas le produit, mais l’image de ce dernier. Toute l’esthétique prend alors une place prépondérante afin d’enjoliver la chose et donner envie à d’autres de la posséder. Tout cela met en lumière les mécanismes internes qui nous déterminent. La publicité est matraquée sans discontinuer afin de conditionner les consommateurs à s’intéresser à l’objet de sorte qu’ils en oublient les contours négatifs pour n’avoir plus qu’en tête les aspects positifs. Il serait alors possible de vendre à peu près n’importe quoi dès lors que la mise en valeur du produit a été travaillée avec rigueur.

Pour obtenir l’approbation du peuple afin de mener une guerre, il faut impérativement jouer avec les faiblesses de celui-ci. De nos jours, la médiatisation a apporté une autre image de la guerre, et de nombreuses personnes savent ce que peut réellement représenter en termes de vies humaines et de dégâts une confrontation militaire. Le meilleur moyen de manipuler l’opinion publique en lui faisant accepter la guerre, c’est lui servir continuellement et à toutes les sauces une information qui finira par le déstabiliser. Nous savons aujourd’hui que les thèmes principaux utilisés par les grandes puissances sont la peur et l’insécurité. Les États colonialistes, comme les États-Unis d’Amérique, ne peuvent pas partir en guerre contre un autre pays sans l’acceptation de la masse, ce sont les règles de la démocratie. Le meilleur moyen de procéder sous couvert d’agir démocratiquement est d’offrir aux masses la sensation d’être libres de choisir, alors qu’en réalité le choix fut fait bien avant qu’elles soient prises à parti. Plusieurs possibilités s’offrent aux intéressés pour obtenir une opinion favorable à une guerre, nous pouvons mettre en exergue quelques exemples : diaboliser un dirigeant, comme ce fut le cas en Libye avec Kadhafi. Pour cela, il faut invoquer les plus grosses atrocités qui peuvent être imaginées, la cible doit devenir un monstre inhumain et menaçant pour le reste du monde et en particulier le pays concerné. Il en fut de même pour l’annexion de l’Irak après les attentats du 11 septembre 2001, mais également pour le Cambodge, le Viêtnam, et bien d’autres victimes de l’empirisme américain. Pour en revenir à Chomsky, celui-ci a permis d’établir très clairement qu’elle a été la politique gouvernementale dans ces cas précis, allant jusqu’à clamer haut et fort que la guerre contre le terrorisme voulu par les États-Unis n’était qu’une hypocrisie faramineuse puisqu’ils étaient d’autant plus coupables que n’importe quel autre pays à travers le monde. Là, les médias prennent une place nécessaire dans la mise en place de la manipulation de masse puisqu’ils ont tout intérêt à parler de sujets sensationnels. À ce propos, Chomsky nous révèle une information capitale : « La propagande est à la démocratie ce que la matraque est à la dictature. »

Et cela fonctionne d’autant plus que le peuple se croit libre de choisir. Il est important de noter la rupture qui s’effectue dès lors entre l’impression d’être libre et le véritable mécanisme sous-jacent qui s’opère, celui-là même que je nomme détermination. Prenons une citation qui fera la lumière sur cette sensation que les êtres humains ont face à leur impression de liberté totale :

« … Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté : je sens par-là clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans un tel choix. Ce qui me fait comprendre que je suis fait à l’image de Dieu ; parce que, n’y ayant rien dans la matière qui le détermine à la mouvoir plutôt qu’à la laisser en repos, ou à la mouvoir d’un côté plutôt que d’un autre, il n’y aucune raison d’un si grand effet que sa seule volonté, où il me paraît souverainement libre.2 »

Cette citation est d’autant plus significative qu’elle permet de démontrer avec pertinence la valeur que prend la liberté. Celle-ci ne doit en aucun cas être considérée comme le décor de la condition humaine, au contraire, elle tient le premier rôle dans le rapport de l’humanité au monde.

Nous accorderons volontiers à Bossuet, auteur de la phrase précitée, notre humble compréhension pour avoir écrit cela, puisqu’il était lui-même déterminé par le christianisme, sans lequel il n’aurait probablement jamais rien dit de tel en ces termes. Il a vécu au XVIIe siècle, il lui était donc difficile d’avoir autant de recul sur son époque que nous, d’autant plus que la science n’avait pas mis au jour ce que nous savons aujourd’hui. Les neurosciences, la génétique, l’embryologie etc. n’existaient pas en ce temps-là, et l’implication de la culture chrétienne était si importante que s’extraire des présupposés religieux relevait du génie.

Néanmoins, il est fondamental, pour saisir la clef de l’influence déterministe, d’étudier cette phrase.

Il semblerait qu’en écrivant cela, l’auteur ne prenait pas la problématique dans la bonne direction. Il ressentait visiblement que ses actes étaient dénués de tout déterminisme – interne comme extérieur – alors qu’il est très facile de deviner que pour rédiger cette certitude, il lui a d’abord fallu être prédéterminé par le langage humain et la pensée, donc l’ensemble de sa composition biologique, et en même temps d’avoir été déterminé par son époque, par l’enseignement intrinsèquement lié à la religion et donc au dogmatisme, la situation sociale et plus encore des connaissances qui étaient à portée de sa pensée.

Pour illustrer mes propos, prenons ce que Confucius disait : « N’oublie pas que ton fils n’est pas ton fils, mais le fils de son temps. »

Cette phrase proverbiale suppose qu’être le fils de son temps, c’est évidemment être déterminé par l’époque en question, donc par l’ensemble des composantes qui la constituent : les mœurs, l’enseignement, l’avancée de la connaissance, la politique, le système social, la localisation, etc.

Ne peut-on pas conclure que démontrer la pertinence du Libre-Arbitre revient à être déterminé par la nécessité de le faire ? Soyons moins obscurs : pour en être arrivé à écrire cette phrase, Bossuet a dû inévitablement vivre dans une société dont les présupposés sont impossibles à anéantir totalement – même le plus libre des penseurs ne saurait se dire lavé de toute prédétermination, cela n’aurait pas de sens, et au contraire plutôt qu’une liberté de penser, cela serait l’incarcération de son esprit au sein d’un système réflectif qui l’empêcherait de s’évader de façon significative – et il s’est donc prélassé dans la doctrine chrétienne selon laquelle Dieu a donné à l’Homme le Libre-Arbitre et que donc, ses choix sont le résultat de sa seule volonté et non d’un enchevêtrement de conditionnement génétique et biologique ainsi que des déterminations issues de l’extérieur ce qui me paraît insoutenable intellectuellement. Même Chomsky, pour qui j’ai un profond respect pour tout le travail incroyablement sensé qu’il a apporté, tombe dans le piège du labyrinthe « Libre-Arbitre » en affirmant qu’il serait peut-être impossible d’y répondre un jour sérieusement, et qu’il s’agit sûrement de la limite de la pensée humaine.

Je ne le répéterai jamais assez au cours de la rédaction de mes réflexions sur le sujet, mais il est d’une extrême complexité d’aborder cette thématique sans blesser l’égo de l’être humain et probablement que certains lecteurs auront aussitôt fait de se détourner de mon approche.

Pourtant, il est d’une importance toute philosophique que de se pencher rigoureusement sur cette problématique, car elle englobe bon nombre de présupposés, à commencer par l’enseignement, les méthodes punitives de la Justice, la structure sociale, l’acheminement de la pensée humaine, etc.

Tous ces thèmes et beaucoup d’autres encore, je les aborderai chacun à leur tour dans la suite de cet essai. Il faut rendre compte de nos connaissances, aujourd’hui suffisamment avancées, pour définir si oui ou non la liberté telle qu’elle nous est enseignée et telle que nous la comprenons à notre époque et durant celles qui ont précédé la nôtre n’est pas erronée.

Pour terminer cette introduction à mon projet, je propose une petite illustration qui répond à la question que certains ne manqueront pas de poser : « Pourquoi remettre en cause la liberté ? »

La liberté idéologique peut être comparée à de l'eau pure : cette dernière, dans la situation d'une température qui descend au-dessous de zéro degré, ne gèlera pas. Néanmoins, dès la moindre bactérie, la réaction sera instantanée. L'eau n'est alors plus de l'eau mais de la glace. Il en va de même pour la liberté : dès lors qu'une contrainte survient, comme je l'explique par les déterminations internes et externes, nous ne pouvons plus parler de liberté au sens philosophique, c'est pour cela que j'ai développé ma théorie de la liberté restreinte.

 

1 «Vocabulaire technique et critique de la philosophie », Paris, 2010 p. 558, art. Liberté

2 Traité du Libre-Arbitre, chap. II. Bossuet

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Critique de la notion de Libre-Arbitre et éloge du déterminisme

Cet essai se veut comme étant une critique de la notion de « Libre-Arbitre », et s’appuiera donc sur des définitions précises afin de mettre en exergue les aspects qui me semblent inadéquats avec la véritable condition de l’être humain.

Premièrement, qu’est-ce que la notion de « Libre-Arbitre » ?

Voici une définition, obtenu dans le dictionnaire « Vocabulaire technique et critique de la philosophie » d’André Lalande1 :

Liberté, Libre-Arbitre

« F. 1° Puissance d’agir sans autre cause que l’existence même de cette puissance, c’est-à-dire sans aucune raison relative au contenu de l’acte accompli.

« … Plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine, plus je sens que je n’en ai aucune autre que ma seule volonté : je sens par-là clairement ma liberté, qui consiste uniquement dans un tel choix. Ce qui me fait comprendre que je suis fait à l’image de Dieu ; parce que, n’y ayant rien dans la matière qui le détermine à la mouvoir plutôt qu’à la laisser en repos, ou à la mouvoir d’un côté plutôt que d’un autre, il n’y aucune raison d’un si grand effet que sa seule volonté, où il me paraît souverainement libre. »

(BOSSUET, Traité du Libre-Arbitre, chap. II.)

« L’homme se croit libre : en d’autres termes il s’emploie à diriger son activité comme si les mouvements de sa conscience et par suite les actes qui en dépendent… pouvaient varier par l’effet de quelque chose qui est en lui, et que rien, non pas même ce que lui-même est avant le dernier qui précède l’action, ne prédétermine pas. »

(RENOUVIER, Science de la morale, I, 2.)

L’indétermination de la volonté relativement à son objet sous cette forme s’appelle en général liberté d’indifférence*.

2° Pouvoir par lequel le fond individuel et inexprimable de l’être se manifeste et se crée en partie lui-même dans ses actes, – pouvoir dont nous avons conscience comme d’une réalité immédiatement sentie, et qui caractérise un ordre de faits où les concepts de l’entendement, et notamment l’idée de détermination, perdent toute signification.

« On appelle liberté le rapport du moi concret à l’acte qu’il accomplit. Ce rapport est indéfinissable, précisément parce que nous sommes libres : on analyse en effet une chose, mais non pas un progrès ; on décompose de l’étendue, mais non pas de la durée… C’est pourquoi toute définition de la liberté donnerait raison au déterminisme. »

(H. BERGSON, Essai sur les données immédiates de la Conscience, p. 167.) »

La définition que voici, agrémentée de citations d’auteurs célèbres, permet une meilleure approche de l’acception qui lui a été donnée. Dans la réédition que je possède de cette encyclopédie technique, une approche plus longue explicite mieux encore les diverses approches de cette notion. C’est bien de le savoir, cependant je n’ai pas jugé nécessaire (bien qu’utile) de recopier la totalité de sa définition par soucis de lisibilité. Cependant, il est possible au lecteur de se procurer l’ouvrage susmentionné pour étudier la question avec la totalité de l’apport offert par ses définitions.

Ce qui nous intéressera ici, c’est la citation relevée de Bergson, qui dit explicitement que toute tentative de définir la liberté donnerait raison au déterminisme.

Un nouveau terme qu’il va me falloir définir également, toujours en citant le même ouvrage, afin de clarifier les deux termes fondamentaux qui seront opposés durant cet essai.

Déterminisme2

« A. Sens concret : ensemble des conditions nécessaire à la détermination (au sens D), d’un phénomène donné.

« Le médecin expérimentateur exercera successivement son influence sur les maladies dès qu’il en connaîtra expérimentalement le déterminisme exact, c’est-à-dire la cause prochaine. »

(Claude BERNARD, Introd. à la médecine expérimentale, 376.)

B. Sens abstrait : caractère d’un ordre de faits dans lequel chaque élément dépend de certains autres d’une façon telle qu’il peut être prévu, produit, ou empêché à coup sûr suivant que l’on connaît, que l’on produit ou que l’on empêche ceux-ci.

« La critique expérimentale met tout en doute, excepté le principe du déterminisme scientifique. »

(Ibid., 303)

C. Doctrine philosophique suivant laquelle tous les événements de l’univers, et en particulier les actions humaines, sont liés d’une façon telle que les choses étant ce qu’elles sont à un moment quelconque du temps, il n’y ait pour chacun des moments antérieurs ou ultérieurs, qu’un état et un seul qui soit compatible avec le premier.

D. Improprement, fatalisme : doctrine suivant laquelle certains événements sont fixés d’avance par une puissance extérieure et supérieure à la volonté, en sorte que, quoi qu’on fasse, ils se produiront infailliblement. On dit parfois en ce sens « déterminisme externe », et l’on oppose alors au « déterminisme interne », ou liaisons des causes et effets constituant la volonté. »

Pour le déterminisme, j’utiliserai le terme selon l’acception A. et C. car c’est celle-ci en particulier qui m’intéressera pour mon étude.

Nous avons donc patiemment extirpé les définitions des notions de Libre-Arbitre et de déterminisme, ce qui va dès maintenant nous permettre de rentrer dans le vif du sujet.

 

Le Libre-Arbitre est issu du christianisme, et tend à prouver la responsabilité du mal que chacun commet. Il s’agit donc d’un terme théologique. Manifestement, cette notion avait été dégagée afin de désengager la responsabilité de Dieu dans les actes criminels desquels peuvent se rendre coupables ses créatures, les êtres humains. Cette notion n’était pas appelée à rester dans l’unique patrimoine théologique, mais s’est propagée rapidement. Dans notre société judéo-chrétienne, la loi se fonde sur l’axiomatique du Libre-Arbitre, puisqu’elle condamne et punit les personnes responsables de leurs actes. La portée de son évolution est donc complexe, parce qu’elle est ancrée dans une culture qui tient tête depuis deux millénaires à toute autre culture extérieure, en gardant bien de se remettre en question. Ceci n’étant pas une accusation mesquine mais une réalité que je ne développerai pas ici car là n’est pas la question, mais que bon nombre d’auteurs ont décrit et mieux que je ne saurais le faire. Politiquement, le Libre-Arbitre a donc son impact, et culturellement également. Ce qu’il faut mettre en avant ici, c’est que cette notion est un lieu-commun de la doxa, ou opinion publique. Peut-être même le lecteur se fait de la liberté une perception proche ou strictement identique à la définition effectuée au-dessus. Qui ne s’est jamais octroyé en lui-même la portée d’une liberté d’action totale ? Personne, j’ose penser, et c’est humain.

Je me permets ici de citer Albert Einstein, qui par sa maxime entamera l’essence même de cet essai :

« Je ne crois point, au sens philosophique du terme, à la liberté de l'homme. Chacun agit non seulement sous une contrainte extérieure, mais aussi d'après une nécessité intérieure. »

Paroles très sages. Rappelons que ce génie mathématicien et physicien était profondément déiste.

Pour ma part, malgré mes jeunes années, et d’ailleurs le lecteur ne saura m’en tenir rigueur, j’ai pu observer à de nombreuses reprises la justesse de ces propos. Pour apporter une analyse correctement agencée, je vais diviser en deux temps l’explication des contraintes, les internes et les externes à l’être humain. J’aborderai en fin d’étude les conclusions qui s’imposent concrètement par rapport aux différents aspects que j’aurai préalablement distingués sur ces contraintes présupposées par la phrase citée plus haut.

 

I. Les contraintes internes

Elles sont multiples, et je ne me propose donc pas d’en faire une énumération exhaustive, car cela serait une perte de temps puisque cet essai se veut relativement court.

Néanmoins, il est intéressant d’en mettre à jour quelques-unes et les contextualiser pour démontrer l’impact qu’elles ont sur la liberté d’action d’un individu donné.

Tout d’abord, l’instinct. À lui seul, il permettrait de mettre en lumière que le libre-arbitre n’est que chimère inaccessible à la condition inhérente à tout être humain, et si nous prenons en considérations les autres êtres vivants tout comme j’aime à le faire, car je vois en eux mes semblables d’un point de vue biologique, inapplicable aux animaux également.

Relevons ici un paradoxe, et pas des moindres, qui est à mon sens un truisme. Ceux qui voyaient en l’animal la conception cartésienne (c’est-à-dire émise par Descartes) de l’animal-machine n’avaient aucune difficulté à les déterminer comme soumis à leurs instincts, et donc leur soustrayaient par-là même toute accession à la notion de Libre-Arbitre. Absurde à première vue, mais le christianisme peut expliquer cette apparente contradiction dans les faits, puisque d’après les écrits saints de la Bible, l’âme n’a été donnée qu’aux êtres humains, ce qui impliquait évidemment le Libre-Arbitre vendu avec, tel qu’il serait présenté s’il s’agissait d’un lot promotionnel comme il nous arrive d’en voir dans divers supermarchés. Ironie mise à part, je prends les arguments théologiques comme étant irrecevables, car ils sont issus d’une dialectique éristique à laquelle je ne puis adhérer, philosophiquement parlant. Pour celles et ceux qui désirent un approfondissement de la notion d’argument éristique puis de dialectique éristique, je ne saurais trop recommander le Ménon de Platon pour le développement premier de ce qui constitue l’éristique, et ensuite l’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer qui renvoie toutes les formes de dialectiques (comme elles ont été approfondies par Aristote dans ses Topique) à la seule acception de dialectique éristique.

Victor Egger écrivait, selon ses dires sous la dictée de son père Émile Egger « le mot instinct signifie un aiguillon intérieur, une piqûre intérieure. » de par sa racine latine, instinctus.

Cela concorde bien avec cet aspect inaltérable de l’instinct tel que nous le ressentons en tant que contrainte, je veux dire lorsque nos passions primaires refont surface et prennent le contrôle de nous-mêmes. Cependant il est nécessaire de noter que nos instincts primordiaux sont nettement anesthésiés dans notre société où l’opulence fait taire pour beaucoup celui de la survie, bien que l’animalité qui se terre en chacun de nous s’exprime toujours sous des formes diverses, maquillées le plus souvent par nécessité. Rentrons dans une conception freudienne, sans pour autant trop m’y avancer, l’instinct serait influencé par le surmoi, en quelque sorte, et par le préconscient.

Donc l’instinct, indissécable de notre condition d’être humain, veille à la conservation de l’espèce (survie) et à son expansion (sexuelle). Il ne serait pas de trop de dire que, en gardant un certain recul, à la lumière des faits, nous sommes soumis à lui et qu’il agit sur nous à sa manière, nous prédéterminant ainsi à certaines passions et émotions, tout contexte restitué, dans un but précis. Ceci est biologique, nullement métaphysique, je le souligne, car je ne saurai que trop être indigné à l’idée d’être catégorisé parmi les métaphysiciens par une espèce de dialectisation de mes propos.

Je vais également m’aventurer sur un domaine que je ne connais que peu, mais qui me semble indispensable en l’occurrence pour étayer mon étude : les avancées scientifiques en neuroscience.

Nous entrons là dans le domaine de la neurochimie inhérente à notre cerveau. De ce qui suivra dans ce domaine, il ne s’agit pas d’établir une thèse scientifique, mais de dépeindre des arguments favorables au déterminisme lié à ces fameuses contraintes intérieures dont il est présentement question. Mes connaissances en la matière, je le rappelle, sont restreintes, et ne sauraient donc se substituer à de véritables ouvrages qui traitent de la neuroscience cognitive. Avertissement effectué, je puis continuer mon développement.

L’humeur est donc affectée par la neurochimie de notre cerveau, et plus particulièrement par la sérotonine qui est entre autre un neurotransmetteur. Cette molécule aurait une influence sur l’état émotionnel, donc l’humeur, dans les deux sens. Comprendre : chimiquement et psychologiquement. Ce qui peut se traduire par une interconnexion psychosomatique et somatopsychologique.

Sans entrer plus en profondeur dans le vif du sujet, il est donc imputable à la chimie de notre cerveau, facteur interne tout comme la psyché en constitue un autre, une palette de réactions comportementales et cognitives, plus ou moins prédéterminées3 d’après les assemblages moléculaires. La sérotonine serait particulièrement déterminante dans la dépression.

Nos émotions sont également constituées d’après de tels assemblages chimiques, évidemment selon une série de déterminations précise que je ne saurais malheureusement énumérer ici-même et qui interfère sur d’autres aspects. Tout cela relève d’une science et ce que je me propose de disputer dans cet essai n’implique pas que je développe plus avant toute cette problématique.

Néanmoins, les lumières émises au-dessus nous démontrent aisément que nous sommes soumis à des réactions qui dépassent notre volonté propre, et que nous ignorons totalement.

Le plus souvent, nous n’avons pas conscience de nos contraintes intérieures, et c’est par ces mots que je conclurai ce sous-chapitre.

 

II. Contraintes extérieures

Ici j’aborderai les éléments externes qui peuvent influer sur nos actions, notre fonctionnement, notre réflexion, bref sur tout ce qui constitue notre être.

Le thème principal se trouve être l’environnement, qui d’après moi est une constante indissociable de la psychologie humaine, ce que Freud a plus ou moins occulté dans ses travaux. Je ne vais bien sûr point procéder à une critique de ce dernier, je n’en ai ni l’envie ni les moyens, et ce n’est pas dans mon intérêt de remettre en cause les découvertes fondamentales de ce monsieur, que je ne présente pas. Je préfère être circonspect, qualité qui me semble indispensable.

Je m’efforcerai de présenter diverses causes environnementales qui ont une influence directe (ou très proche) sur notre comportement.

Tout d’abord, la principale cause qui nous détermine, et ce indépendamment de notre volonté et de notre liberté, tenons-le pour dit, est notre naissance. Qui prétendrait le contraire ? Naître dans un milieu privilégié ou dans la misère, de parents intellectuellement épanouis, conscients d’eux-mêmes ou limités, l’éducation reçue, les événements extérieurs tels que décès d’un proche, violences physiques, psychologiques, les valeurs enseignées, la culture imprégnée, tout cela détermine un être humain, cependant de manière relative, et cette constatation est d’importance fondamentale, car je ne crois pas à un déterminisme fataliste qui impliquerait que dans les mêmes situations au détail près, deux personnes distinctes seraient semblables d’après leurs comportements en conséquence de ce déterminisme environnemental. D’une part car il s’agit de deux êtres foncièrement différents, ce qui implique qu’ils ont en eux-mêmes des (pré)déterminations étrangères à l’autre et vice-versa, et d’autre part car chacun réagit différemment face à une situation, ce qui peut d’ailleurs être directement lié au précédent point, les déterminations intérieures et tout ce qu’elles comportent.

Cependant, le mélange de ces deux facteurs déterministes, environnemental (dans la totalité de son acception, pas uniquement l’environnement parental, précisons-le) et intérieur, qui lui-même se décompose en facteur physiologique et psychologique, crée un déterminisme global, auquel nous sommes tous, d’après moi, soumis consciemment ou non, bien que celui-ci soit entièrement différent d’un individu à un autre. Je reviendrai sur cela plus tard.

Il y a donc l’environnement familial qui se trouve impliqué directement et de façon importante dans le processus de détermination de l’être. Plus extérieure encore, il me semble qu’une grande part se situe dans l’information qui lui sera imposée dès ses premières années. Cela est indépendant de toute volonté, si ce n’est celle des parents eux-mêmes qui, avec une limite évidente, peuvent minimiser certains impacts et inversement. De nos jours, le débit quasi-inaltérable d’informations soumises à un individu lambda vivant dans une société, mettons occidentale, pour parler d’expérience, est considérable. Tout cela est inévitablement réceptionné et traité par le cerveau, l’impact occasionné étant relatif selon chaque individu. Au XXIe siècle, de nombreuses institutions influent directement sur le développement infantile et continuent de le faire tout au long de la vie de notre vie. Les médias sont majoritairement responsables de cette influence, bonne ou mauvaise, qui détermine les êtres humains touchés par eux une forme spécifique de la pensée. Cette prééminence des médias au quotidien induit des lieux-communs, des préjugés et une certaine normalisation stricte de réactions face à tel ou tel aspect de la vie. Je me risquerai à dire que cet amour de nos ancêtres, de la sagesse des anciens, est une forme d’expression de cette détermination extérieure, puisqu’environnementale. Par le passé, certains peuples cultivaient uniquement les enseignements de leurs ancêtres au détriment de toute évolution, leur liberté était-elle synonyme de la notion qui convient au Libre-Arbitre ?

Bien évidemment, et je m’évertue à le répéter, tout est relatif. Ce qui fonctionne parfaitement bien dans une démonstration pourra en être tout à fait autrement dans une autre, je veux dire l’expérience du déterminisme est très compliquée puisque inhérente à nos vies tout en étant différent pour chacun d’entre nous !

Les préjugés peuvent être particulièrement utiles pour donner un exemple commun à tous. Par essence, le préjugé précède la réflexion, et souvent, celui qui s’en rend coupable, s’il réfléchit par ses propres moyens, se sentira honteux d’avoir avancé un tel propos par automatisme.

Là aussi, il y a matière à creuser, en psychologie les réponses automatiques constituent une partie importante de la psyché humaine. Toujours par déduction logique, et sans se risquer à une quelconque dialectique éristique, dont j’aimerais me prémunir au maximum, les automatismes sont prédéterminés tout en étant également déterminés par un contexte précis.

En effet, la liste est longue, et plus je creuse, plus d’éléments m’apparaissent comme une évidence dans la conception du déterminisme de la condition humaine, qui je le répète, est propre à chacun.

À la lumière de ce qui a été relevé précédemment, je conclurai ce paragraphe en disant que nous sommes tous, à notre façon, l’expression d’un univers unique, déterminé par des facteurs tant externes qu’internes.

 

III. Développement et conclusion

Tout ce que j’ai énuméré et développé préalablement apporte une évidence : notre liberté est bien plus restreinte que nous ne voulons l’admettre.

Bien sûr, accepter d’être déterminé et d’avoir une liberté limitée de ce fait est une atteinte profonde à l’égo, et plus encore à l’amour propre. C’est, je pense, une blessure narcissique très importante, pour reprendre une formule freudienne. Il faut mettre de côté ses intérêts, et son rapport égocentré au monde, pour se concilier avec cette détermination qui nous constitue. Ce n’est pas une fatalité, contrairement à ce qui a pu être opposé à ce déterminisme par le passé, car comme je l’ai dit, nous jouissons malgré tout d’une liberté d’action, bien que restreinte, et d’une volonté qui peut nous soustraire à certaines prédéterminations.

Cependant, pour mettre fin à une superstition qui galvanise la pensée magique au détriment du rationalisme, resituons l’idée commune de chance. Un exemple pour les joueurs de loteries, lorsqu’un individu lambda tire un ticket d’un quelconque jeu, puis le gratte et gagne, ou à contrario, perd. Il s’exprimera soit qu’il a de la chance, soit qu’il n’en a pas, selon le cas. Pourquoi ? Parce que ce dernier voit devant lui, et non en arrière. Or, pour contextualiser le déterminisme, il faut penser à rebours. Il a gagné ou perdu parce que certains événements l’ont poussé à aller s’acheter son billet à ce moment précis, et pour une raison intérieure, il a tiré celui de gauche plutôt que celui de droite. Peu avant, un autre joueur avait fait de même. De ce fait, par certaines déterminations indépendantes de sa volonté, il lui a fallu acquérir celui-ci (puisque les autres avaient déjà été tirés), et en conséquence le résultat qui s’impose : gain ou perte.

Néanmoins, je reste persuadé que d’une manière ou d’une autre, nous pouvons, en y réfléchissant préalablement, influencer sur le déterminisme des choses, et celui des êtres, de par sa volonté propre, sans pour autant nécessairement en deviner toutes les conséquences liées.

Tout cela est bien évidemment de l’ordre de la supposition.

Pour conclure, sans trop m’étendre futilement, je dirais que pour ma part, et d’après les analyses qui précèdent, la notion de Libre-Arbitre est non-avenue dans son acception citée au début de cet essai et que nous sommes au contraire, comme le disait déjà Einstein, déterminés par des contraintes internes et externes, ce qui n’exclut pas pour autant une forme restreinte de liberté, un champ d’action spécifique sur lequel nous avons le pouvoir d’influer.

Je me rappelle, avant de mettre fin à cette étude, qu’un oracle répondait au protagoniste d’une épopée fantastique, ce dernier lui ayant précédemment demandé pourquoi il était là s’il ne pouvait changer ses choix, prédéterminés, qu’il était justement venu non pour les transformer, chose impossible, mais les comprendre… Ce qui, je l’espère, laissera le lecteur sur sa faim et lui donnera l’envie de réfléchir à cette question, que sommairement étudiée par mes soins.

 

1 « Vocabulaire technique et critique de la philosophie », Paris, 2010 p. 558, art. Liberté, F : libero arbitrio

2 « Vocabulaire technique et critique de la philosophie », Paris, 2010 p. 221, art. Déterminisme

3 Sous réserve de confirmation scientifique.

11:27 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : liberté, critique, déterminisme, philosophie, pensée |  Facebook | | | |