25/02/2012

De l'utilité de la révocabilité des élu-e-s pour combattre la corruption institutionnalisée des lobbys multinationaux

 

En ces temps politiques conflictuels, il est impératif de s'interroger sur la viabilité, les qualités et surtout les défauts de notre système démocratique.

Les récents événements qui ont déferlé la chronique ne sont pas anodins, et ne doivent en aucune façon être pris à la légère. Les élus de la Ville de Genève, du moins une certaine proportion d'entre eux, semblent avoir oublié les valeurs fondamentales que sont le respect, l'honnêteté, la transparence, la dévotion et l'abstraction de leurs intérêts au profit du plus grand nombre.

Comment rester silencieux face à de tels comportements ? La mode actuelle est apparemment, eu égard aux discours de quelques politiciens, de nier l'importance d'une politique éthique, je dirais même d'une « poléthique ». Philippe Glatz, ancien président du Parti Démocratique Chrétien, s'est illustré sur mon blog par un commentaire tout-à-fait symptomatique de cette nouvelle tendance.

Je défendais dans un article, publié il y a quelques temps, la nécessité pour notre démocratie et le respect du Peuple de connaître le montant de la transaction effectuée par Mark Muller avec le barman, victime de la violence du conseiller d'État le 31 décembre.

D'après Glatz, donc, vouloir invoquer les valeurs morales aurait « quelque chose de très inquiétant pour ces mêmes démocraties ». Plus loin, il continue : « Vous vous rendrez peut-être compte que, sous prétexte de "morale", lorsque vous remettez en question les fondements de notre droit qui accorde à chacun la possibilité d'un arrangement à l'amiable avec la partie adverse, en fait, vous remettez en cause bien plus que l'attitude exemplaire que vous souhaitez, mais les bases de notre démocratie. (...) Sous aucun prétexte nous n'avons à contester cette liberté reconnue par le droit, à moins que de vouloir instaurer une forme de dictature, dans une société inégalitaire qui n'offrirait plus aucune garantie, dans le cadre d'une application aléatoire du droit selon que l'on soit un élu ou un simple citoyen. »

Monsieur Glatz prêche pour sa paroisse, cela va de soi. Néanmoins, cette tentative de manipuler ma réflexion sur l'importance d'une « poléthique » est révélatrice. Dès lors qu'un-e citoyen-ne ou un-e élu-e désire apporter des changements dans le système pour y permettre davantage d'honnêteté et de transparence, les mêmes arguments sont rabâchés continuellement, comme s'il fallait comprendre que le respect des valeurs constitutionnelles était un danger pour notre démocratie, justement basée sur cette fameuse Constitution. Cette position est intrinsèque à la pensée élitiste qui veut éloigner le Peuple des véritables décisions.

Selon la définition du Vocabulaire technique et critique de la philosophie (Éditions puf, 1996), la démocratie est un « État politique dans lequel la souveraineté appartient à la totalité des citoyens, sans distinction de naissance, de fortune ou de capacité ».

Notons bien que nous pouvons interpréter que la non-distinction de naissance implique qu'un étranger peut également prendre part à la politique et faire usage du droit de vote. Je ne désire pas rentrer dans ce débat, toutefois j'y accorde une grande importance également.

Là où j'aimerais en venir, en parlant des dernières affaires qui ont éclaboussé le monde politique genevois, c'est l'impossibilité du Peuple à révoquer ses élu-e-s.

La révocabilité devrait être une part essentielle des outils démocratiques. Il ne faut pas confondre la révocation avec « l'impeachment ». Ce dernier permet au pouvoir législatif de destituer un représentant du gouvernement, alors que la révocation, comme ce fut le cas à Athènes, donne ce pouvoir au Peuple. Cette mesure doit bien évidemment être rigoureusement institutionnalisée et constitutionnellement délimitée. La révocation pourrait être une option épisodique. Un représentant serait ainsi amené à rendre des comptes, par exemple, une fois par année, et la décision reviendrait au Peuple de lui octroyer le privilège de continuer son mandat ou d'y mettre fin immédiatement.

Les oppositions ne manquent pas, et la difficulté à intégrer cette procédure n'en est pas moins non-négligeable.

Cependant, il est à noter les avantages qu'offrirait une telle option. Notre système démocratique est imparfait, c'est une évidence qu'il serait malvenu de nier, et la transparence des député-e-s, élu-e-s, représentant-e-s et consorts fait cruellement défaut. L'institutionnalisation de la révocation impliquerait instantanément cette valeur que nos édiles combattent tant.

Je m'entretenais pas plus tard qu'aujourd'hui avec une connaissance, qui est conseiller national. Cette personne m'a confié des anecdotes d'une alarmante actualité. L'omniprésence des lobbys au sein de notre gouvernement est quelque chose d'inacceptable et de profondément anti-démocratique. Je précise que mes mots sont pesés. Certaines entreprises proposent aux député-e-s des sièges dans des conseils d'administration ou de consultation, moyennant rémunération. Cette méthode, que je considère être une grave corruption et un charlatanisme malsain, n'est pas une exception. Non, c'est même la règle. Ces grands groupes de pression, qui représentent les intérêts de multinationales diverses et variées, comme l'industrie pharmaceutique, nucléaire, agroalimentaire, les assurances maladie, les armes, les banques, et ainsi de suite font usage de techniques flirtant bien souvent avec l'inégalité.

J'ai eu vent que la Tribune de Genève avait souhaité publier des articles dénonçant les méthodes peu orthodoxes de ces groupuscules et s'était vue menacée par l'un d'entre eux d'un retrait momentané de leurs publicités. Cela représenterait une perte de plusieurs centaines de milliers de francs en quelques mois. Avec une telle pression, le silence est une impérieuse nécessité. Les intérêts financiers sous-jacents sont monumentaux. Que la Suisse tolère de pareilles manœuvres d'intimidation est non seulement un scandale, mais également une grave atteinte à l'intégrité des élu-e-s politiques.

En de telles circonstances, la révocabilité se justifie d'elle-même, afin de pouvoir juger de l'honnêteté et de l'implication des édiles dans leurs tâches.

Les représentant-e-s du Peuple sont à son service, et doivent œuvrer dans son intérêt, non vendre leur âme au Diable.

J'ai bien conscience que je jette un pavé dans un océan trouble et pollué, et qu'il ne risque pas de faire de nombreuses vagues. Pourtant, il m'apparaît être de mon devoir, et de celui de chacun-e de mes concitoyen-ne-s de s'impliquer pour dénoncer ces abus, et faire en sorte de laisser aux générations futures un monde où la corruption n'est pas une affaire d'État.

Tant pis si je dois m'attaquer à la gauche comme à la droite pour mettre en lumière ces méthodes honteuses qui donnent la possibilité à des « réseaux mafieux » de s'approprier le pouvoir.

La révocabilité des hauts fonctionnaires de notre gouvernement est une idée qui doit faire, et je le sais, fera son chemin dans l'esprit du Peuple.

 

Grégoire Barbey

31/01/2012

Il n’est pas acceptable de s’indigner à Genève, selon certains représentants politiques.

Je regardais, le lundi 30 janvier 2012, les débats du Conseil Municipal de Genève via le site internet. Une motion concernant l’évacuation du camp des indignés au parc des Bastions était évaluée. Je ne compte pas ici reprendre l’ensemble de la discussion ni en faire un résumé, je souhaite cependant m’arrêter sur un discours qui m’a paru relever de la plus grande hypocrisie de la part de son auteur, dont le nom ne sera pas dévoilé, mais ceux qui le connaissent ou qui ont assisté au débat le reconnaîtront sans aucun doute.

Voici en substance ce qu’il défendait1 :

« Genève est la ville la mieux gérée de Suisse, a-t-on pu apprendre dans les journaux. (…) Nous y défendons absolument toutes les causes. On défend l’Afrique, on défend l’Amérique du Sud, on défend la veuve et l’orphelin, on défend presque tout ce qui existe à défendre dans notre ville. Nous créons des emplois pour ceux qui n’en ont pas. (…) Nous donnons à la culture de quoi jouer du pipeau à certains, à d’autres de jouer de l’opéra philharmonique. Nous sommes la ville la mieux gérée de Suisse. Nous défendons les familles, les familles monoparentales, les blancs, les jaunes, les noirs, les homos. (…) Nous dénonçons tous les régimes possibles et imaginables, la pratique de la torture, de l’oppression dans le monde, la ville de Genève défend tout le monde. Nous injectons des millions dans les investissements pour défendre l’emploi, pour aider les entreprises. Nous défendons la presse, minoritaire, majoritaire. Notre administration met une énergie folle à défendre absolument tout. Alors je vous pose la question, Mesdames, Messieurs, puisque nous défendons tout, pourquoi avons-nous besoin aujourd’hui d’indignés dans le parc des Bastions ? Nous avons l’une des villes les plus sociales d’Europe. Une ville qui est citée en exemple : nous sommes la ville la mieux gérée de Suisse ! Et en plus on gagne encore de l’argent chaque année. Donc que faisons-nous avec des indignés au parc des Bastions en plein milieu de cette ville qui défend toutes les causes ? Nous sommes la meilleure ville du monde et la mieux gérée du monde. Et nous n’avons presque plus rien à défendre tellement nous défendons de causes, donc les indignés c’est presque une insulte à tout ce que nous faisons dans cette assemblée chaque année puisqu’il n’y a bientôt pratiquement plus rien à défendre. Je demande simplement un bon esprit de la part des indignés, qu’ils arrêtent de faire la fête au parc des Bastions. (…) Ceci vous laisse imaginer tout ce que la Ville a fait pour que nous soyons chaque fois moins indignés et chaque fois plus fiers de nos actions, eh bien ceci doit vous faire réfléchir sur cette espèce de petit caprice qui est en train de dérouler, ce mauvais vaudeville qui est en train de se dérouler devant nos yeux. Ces gens ne servent qu’à servir une cause, ils ne servent que des partis politiques qui s’en servent politiquement, et c’est l’unique raison aujourd’hui de leur existence. Et ceci se fait dans notre indignation la plus totale sans que nous-mêmes n’ayons la possibilité ni le droit d’y poser un stand ou d’y amener notre caravane électorale, pourquoi pas, pourquoi la caravane PDC ne pourrait pas s’installer aux Bastions, car nous aussi avons des choses à dire (…) Il est temps que cette mascarade cesse et vous le savez ! (…) et je dis maintenant les indignés : out ! »

Je vais tâcher de déconstruire les propos susmentionnés, car il m’apparait nécessaire de remettre les pendules à l’heure à toutes celles et ceux qui peuvent penser ainsi. Je ne prétends pas détenir la vérité unique, ce que je veux, c’est apporter une réponse correcte à ce discours qui constitue, malheureusement, l’expression patente de la pensée bourgeoise, en tout cas dans notre bonne vieille Ville de Genève.

Nous pouvons déjà constater le syllogisme sophistique employé, qui consiste, en partant du constat que la Ville de Genève est la mieux gérée de Suisse, et ce d’après les allégations des médias – dont l’auteur du discours ne cite évidemment pas la source de laquelle émane cette affirmation – à la hisser au rang de la meilleure ville du monde. Une telle démarche démontre un chauvinisme profond, ainsi qu’une autosatisfaction à toute épreuve, même en temps de crise, où le nombre de genevois-e-s qui se retrouvent à la rue ne fait qu’augmenter.

Pour ce qui est de la défense de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, je ne peux souscrire à cette certitude, qui pourtant semble être acquise pour certains. Si effectivement, vu de l’extérieur, notre ville s’évertue à défendre ces continents de la famine et autres catastrophes qui les touchent, dans les coulisses il en va tout autrement. Notre pays, et particulièrement Genève, héberge un tiers des multinationales les plus dangereuses au monde. Celles-ci possèdent un quart des richesses alimentaires du monde2. Rappelons également, notamment grâce au livre Swiss Trading SA qui a levé le voile sur ces entreprises agroalimentaires et autres, que la Suisse est devenue en quelques années la plaque tournante des spéculations sur les matières premières, qui comme le souligne pertinemment Jean Ziegler dans son ouvrage Destruction Massive, sont les causes principales des famines répétées que connaissent les populations d’Afrique, d’Amérique du Sud, et d’Inde, qui n’avait par ailleurs pas été citée non plus.

Un tel accueil aux requins du néo-libéralisme constitue à n’en pas douter un point fondamental sur lequel nous, résidents du pays helvète, avons le droit sinon le devoir moral et citoyen de s’indigner.

Contrairement à ce qui est prôné par certains politiciens, ce n’est en aucun cas les résidents des pays qui sont touchés par ces entreprises criminelles qui doivent ou peuvent s’indigner, mais bel et bien ceux qui accueillent de telles mafias. Et je souscris à ce terme, qui convient très exactement à la réalité.

Concernant la « veuve et l’orphelin », je constate que la législation suisse accorde, en théorie, dans son Code Pénal, un article qui protège les enfants des abus que peuvent commettre leurs parents, ainsi que d’autres personnes ayant le devoir de veiller à leur éducation et à leur épanouissement physique et moral3. Malheureusement, je peux attester d’expérience qu’il n’en va pas dans ce sens, puisque le Ministère Public genevois a balayé ma plainte d’un revers de manche, pourtant étayée, avec de nombreux points qui méritaient une investigation de qualité, et non un refus d’ordre strictement politique. J’ai rédigé et publié un article à ce sujet4. J’y dénonce également le comportement scandaleux du Service de Protection des Mineurs, ce que de nombreux professionnels, psychologues, psychiatres, assistants sociaux attesteront sans l’ombre d’une hésitation. Un certain nombre d’entre eux m’ont contacté pour se plaindre de traitements similaires pour un ou plusieurs de leurs patient-e-s.

Dans un pays qui se revendique, comme le disait un magistrat ce soir-là au Conseil Municipal, le chancre de la démocratie, n’est-ce pas antinomique à cette fierté que de museler la parole des enfants ? Cette question est ouverte et devrait faire l’objet d’un débat public.

Une seconde raison de s’indigner.

Pour ce qui est de la culture, il me semble encore une fois que le même magistrat s’est diamétralement opposé à cette vision satisfaisante en demandant comme il était possible que dans une ville comme la nôtre, rien n’était offert à la culture et aux jeunes dans les quartiers alentours de Bel-Air. Et récemment, comme l’atteste cet article du journal Le Temps5, la droite a tenté d’opérer une coupe dans les subventions destinées aux théâtres de 1 millions de francs, bien que celle-ci ait été refusée. Est-ce ainsi que la culture est défendue par ces mêmes personnes qui s’en satisfont allégrement ?

Un troisième prétexte pour s’indigner, à la fois de ces tentatives, même vaines, de réduire le budget alloué à la culture et des mensonges qui sont proférés par les initiateurs de ces motions en revendiquant la défendre.

« Nous défendons les familles, les familles monoparentales, les blancs, les jaunes, les noirs, les homos. »

Je ne suis pas certain de cette affirmation. La récente Loi passée en votation pour un salaire minimum plafonné à 4'000CHF a été vivement rejetée par l’ensemble de la droite. Rappelons quand même que 320'000 sur les 400'000 travailleurs sous-payés (salaire estimé à moins de 22 francs de l’heure) qu’abrite la Suisse sont des femmes. Ces statistiques sont fournies par l’Union syndicale suisse6. Pour une protection des familles monoparentales, souvent formées d’une mère et d’un voire plusieurs enfants à charge, c’est difficile de faire pire. Je ne reviens bien évidemment pas sur le résultat du vote, ce n’est pas le sujet. Le politicien qui a énoncé ce discours a étrangement oublié de citer la défense des femmes, une absence qui s’explique peut-être par les chiffres précédemment avancés. D’autant plus que d’autres statistiques témoignent que les femmes sont payées moins que les hommes pour des postes identiques et les mêmes qualifications requises. Les résultats de ces études peuvent être consultés sur le site de l’administration fédérale7.

En somme, les inégalités de traitement, appelons cela sexisme, n’est visiblement pas défendu correctement par nos huiles politiques.

Cela constitue une nouvelle source d’indignation, la quatrième relevée sur les propos retenus.

Au sujet des homosexuels, je constate que rien n’a été fait en faveur du mariage gay, et qu’il n’est toujours pas reconnu, ce qui à n’en pas douter pour celles et ceux qui constituent cette minorité discriminée, et même pour moi, donne une raison supplémentaire de s’insurger. La cinquième.

« Nous dénonçons tous les régimes possibles et imaginables, la pratique de la torture, de l’oppression dans le monde (…) »

Pour ma part, je considère la spéculation sur les denrées alimentaires et les matières premières comme relevant justement de l’oppression, pour ne pas dire de la torture volontairement consentie, non par les victimes mais les acteurs de ces manipulations spéculatives, qui maintiennent de hauts prix pour ces matières tout en faisant en sorte de réduire au maximum les coûts de production, ce qui réduit plus encore la situation déjà calamiteuse des travailleurs de ces pays émergents.

Alors si la Ville de Genève dénonce tous les régimes possibles et imaginables, comme cela est soutenu par le discours de certains politiciens, dénonce-t-elle aussi le « régime de l’aveugle » instauré en Suisse, qui consiste à taire les activités de ces multinationales ? Je le demande, car il serait peut-être temps de le faire, les circonstances l’imposent.

« Alors je vous pose la question, Mesdames, Messieurs, puisque nous défendons tout, pourquoi avons-nous besoin aujourd’hui d’indignés dans le parc des Bastions ? »

Je pense qu’après le survol de ces quelques points, que je n’ai abordé qu’en surface, répondra à cette question. Néanmoins, dans le doute, je rajouterai quelques suppléments pour m’assurer que la raison qui pousse nos compatriotes et concitoyens à s’indigner soit comprise et légitimée.

L’indignation, la contestation ou la protestation relèvent d’un droit démocratique, et les manifestations ainsi que les pétitions, invoquées par certains politiciens comme suffisants pour s’insurger ne permettent pas de revendiquer son mécontentement sur le terrain. Une loi a été promulguée à l’encontre des manifestations, et il est désormais nécessaire de demander une autorisation pour déambuler dans les rues et protester contre certaines choses qui tiennent à cœur la population de notre pays. Est-ce acceptable pour une nation qui se vante de son système démocratique de limiter le droit fondamental de manifester à des autorisations ? Pour ma part, je suis convaincu que cette position est indéfendable car répressive à l’égard des manifestations spontanées, qui sont l’apanage du Peuple !

J’ai également relevé des arguments qui allaient dans le sens de l’esthétique du camp des indignés dans le parc des Bastions. Est-ce suffisant pour décider d’expulser des citoyen-ne-s qui ne font qu’exercer leurs droits démocratiques ? Nous ne sommes pas sans savoir que celles et ceux qui jouissent d’un revenu supérieur apprécient les endroits chics, mais ces mêmes personnes, plutôt que de se plaindre de la misère des autres, ne devraient-elles pas se poser des questions sur leur attitude ? C’est d’une indécence profonde que de s’offusquer de l’état des tentes de ce campement, car c’est nier que la misère existe dans notre ville, et plus globalement dans notre pays. Peut-être que les plaignant-e-s ne se baladent pas suffisamment dans les rues de Genève pour apercevoir les sans-abris qui fouillent les poubelles à la recherche d’une hypothétique source d’alimentation. Dans ce cas, par souci d’honnêteté, celles et ceux qui ne se rendent pas bien compte de la situation catastrophique de certains de nos concitoyen-ne-s et compatriotes devraient se rendre sur le terrain, et affronter la réalité en face. Bien évidemment, cela requiert de l’humilité, qualité que n’ont pas les personnes qui se plaignent de l’aspect esthétique des lieux où se regroupent les plus démunis de nos semblables pour s’insurger contre un système qui semble les avoir laissé de côté.

Si occuper un parc public pour y revendiquer des droits est interdit, où va donc notre démocratie, déjà suffisamment imparfaite ? Quand bien même le message des protestataires n’est pas audible ou ne constitue pas pour nos huiles politiques un prétexte suffisant pour s’indigner, qui est en droit de juger de la situation de celles et ceux qui doivent lutter jour et nuit pour subsister dans un monde qui ne veut pas se soucier d’eux ?

À part se parer d’un cache-misère, je ne comprends pas cette démarche.

Personnellement, et je le clame haut et fort, je m’indigne que certains s’arrogent le privilège d’interdire quiconque à manifester son mécontentement.

D’autres parts, si les indignés souhaitent faire la fête durant leur occupation du parc des Bastions, en quoi cela relève-t-il d’un argument favorable à leur expulsion ? Notre ville n’a malheureusement pas beaucoup d’infrastructures disponibles pour celles et ceux qui, comme moi, n’ont pas les moyens de débourser des sommes astronomiques pour s’amuser et profiter de leurs rares moments de semi-liberté, entre le travail, la famille et les factures. Il est donc compréhensible que d’autres méthodes soient mises en pratique pour se retrouver entre concitoyen-ne-s et compatriotes.

D’ailleurs, qui de celles et ceux qui désirent l’expulsion des indignés s’est un jour insurgé en campant jour et nuit, en plein hiver, pour revendiquer ses droits et protester face à l’attitude criminelle de certaines élites ? Moi, j’en connais quelques-uns qui ont campé presque tous les soirs sans exception au parc des Bastions. D’autant plus que ce camp improvisé sert désormais également de lieu alternatif où chacun et chacune peut s’exprimer librement. De nombreuses personnes y participent quotidiennement.

De surcroît, les personnes concernées, c’est-à-dire les indignés eux-mêmes, ont invité certains politiciens pour discuter ouvertement au parc des Bastions, et leur faire part de leurs revendications. Les intéressé-e-s ne sont pas venu-e-s, ce qui ne les empêche pas d’en tirer des conclusions hâtives.

Il ne s’agit donc pas d’une mascarade ou d’un mauvais vaudeville de la part des indignés, mais bel et bien de la part des représentant-e-s politiques qui s’insurgent de leur indignation et des méthodes que les victimes de notre système emploient pour faire passer leurs messages.

Fort heureusement, la motion a été renvoyée en commission des pétitions et le camp des indignés jouit d’un prolongement de l’autorisation d’occuper le parc des Bastions.

Néanmoins, personne n’est à l’abri de la rhétorique bourgeoise de quelques politicien-ne-s de notre Ville de Genève, c’est pourquoi j’invite chacun et chacune de mes concitoyen-ne-s et compatriotes à user de leurs droits démocratiques et de faire connaître leur indignation, peu importe son statut social au sein de notre pays.

La liberté d’expression et de pensée, même en temps de crise, est un droit et un devoir incompressibles, et lorsque le Peuple s’indigne, les responsables politiques doivent faire face à leurs erreurs ou leurs manquements, surtout lorsque ces mêmes responsables profitent d’aménagements privilégiés sur le dos des démunis, comme par exemple la possession d’un appartement sept pièces pour un loyer mensuel inférieur à 2000CHF, tandis que d’autres logent leurs enfants dans des taudis, ou n’ont pas de toit au-dessus de leur tête.

Je conclurai donc mon réquisitoire en affirmant que l’indignation, la contestation et la protestation sont des droits fondamentaux en démocratie, mais qu’ils constituent également des devoirs citoyens et moraux.

Concitoyen-ne-s et compatriote de toutes origines et de tous milieux, ne vous laissez pas manipuler innocemment par des personnes malintentionnées !

 

Grégoire Barbey

 

1 Propos recueillis sur le site : https://www.ville-geneve.ch/conseil-municipal/seances-ple.... La vidéo est nommée « vidéo de la séance du lundi 30 janvier 2012 à 20h30 ».

2 Destruction Massive, Jean Ziegler, Seuil, Suisse, 2011

3 Code Pénal Suisse (CPS), art. 219 « Violation du devoir d’assistance ou d’éducation » :

« 1. Celui qui aura violé son devoir d’assister ou d’élever une personne mineure dont il aura ainsi mis en danger le développement physique ou psychique, ou qui aura manqué à ce devoir, sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire.

2. Si le délinquant a agi par négligence, la peine pourra être une amende au lieu d’une peine privative de liberté ou d’une peine pécuniaire. »

4 http://gregoiresapereaude.blog.tdg.ch/archive/2012/01/19/...

5 « À Genève, les acteurs refusent les coupes » Le temps, 2 novembre 2011 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d0608aac-04c9-11e1-94e8-e...

6Source : http://www.swissinfo.ch/fre/dossiers/franc_fort/Personnel...

7 http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/regionen/them...