02/08/2012

« Les convictions sont des prisons »

 

Chronique, 02.08.12 15h25

 

Qu'est-ce que les convictions ? Celles-ci animent bon nombre d'êtres humains, et pourtant, il serait légitime d'en interroger la portée pratique. Par définition, une conviction repose sur une certitude qui n'est pas entièrement vérifiée, soit rigoureusement, soit empiriquement. Elle est donc susceptible d'occulter des éléments extérieurs au profit d'une grille de lecture restreinte. De surcroît, en règle générale, les convictions, sur la durée, épousent l'émotionnel. Elles peuvent être liées à diverses croyances, soit religieuses, soit philosophiques. Et bien souvent, elles ne sont pas remises en question. À ce propos, Émil Michel Cioran disait : « n'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi ».

 

La raison est simple. Celui qui se satisfait d'une réflexion et ne désire pas en déroger ne veut pas entendre ce qui pourrait contredire sa propre perception des choses. Cela reviendrait à admettre que sa position n'est pas tenable. C'est contradictoire avec l'essence même d'une conviction. Ce qui, indubitablement, signifie qu'en se contentant de certaines certitudes, il y a relâchement intellectuel, peut-être même une forme de paresse, qui consiste à ne pas/plus s'interroger sur l'éventualité d'une possibilité autre. Et cela, c'est la mort de l'esprit.

 

« Les convictions sont des prisons » disait Nietzsche. En affirmant cela, je prends un risque, celui d'irriter celles et ceux qui nourrissent des convictions particulières. Oh, ne nous méprenons pas, nous en avons toutes et tous, c'est humain. Trop humain. Mais il ne faut pas se reposer sur des chimères, donner sa raison à des dogmes, et par-là même, perdre le goût de l'exploration, de la réflexion. Il est impératif de toujours se questionner. D'affronter la réalité, car chacun a la sienne, indéniablement, il y a cependant derrière les prismes par lesquels nous voyons le monde et les éléments/événements qui le constituent, quelque chose qui ne change pas. Si je dis que nous mourrons tous un jour, je suis sûr de recevoir une approbation générale. Néanmoins, si j'affirme que Dieu est une invention, alors je me confronterai à des oppositions, qui sont fondées justement sur des convictions.

 

Pourtant, à bien y réfléchir, pouvons-nous honnêtement affirmer quoi que ce soit de manière stricte et immuable ? Je n'y crois guère. À trop vouloir tout savoir, il nous arrive d'oublier une vérité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire : l'Univers est trop complexe pour le réduire à une simple conviction, motivée ou non, vraisemblable ou imaginaire, qu'importe. Idéalement, il vaut mieux se résoudre à l'évidence, celle qui me dicte depuis longtemps, par chuchotement, qu'au fond, il nous est impossible de saisir la globalité d'une problématique sans en occulter une partie, qui bien souvent nous arrange. Il y a également, dans notre être, des choses que nous ne pouvons accepter. Il suffit de se remémorer la triste histoire de Galilée, qui fut condamné à l'opprobre pour avoir affirmé, suivant la thèse de son confrère Copernic, que la Terre tournait autour du Soleil, et non l'inverse. À cette époque, les preuves les plus tangibles n'auraient pu convaincre les adversaires de cette vision de l'Univers. Il y avait pourtant des preuves, mais les convictions étaient telles, les croyances si profondément intériorisées, qu'il n'y avait pas la place pour voir une réalité alternative. Une autre vérité.

 

En politique, il semble en aller de même. Certains adoptent les thèses d'une philosophie politique, et ne veulent en déroger sous aucun prétexte. Ce qui cause bien évidemment des problèmes structurels, institutionnels et surtout nuit au débat public. Ainsi, chacun campe sur ses positions, et refuse d'approuver les dires de l'autre, tant cette bataille de convictions est émotionnelle. Aujourd'hui, il est communément admis, à tort d'après moi, qu'il est plus honorable d'avoir une pensée tranchée qu'une réflexion « centriste », qui intègre à la fois des idées des uns et des autres. Et quelle tristesse ! Car oui, la réalité est bien plus complexe, et ne peut être réduite à une vision dogmatique. J'ai bien plus de respect pour celui ou celle qui défend des positions centrées, en argumentant sur des faits, en poussant la réflexion plus loin, que ceux qui se contentent de s'opposer, sans plus de discussion, ni, Ô misère, de pensée. Eh bien, contre la pensée populaire, j'ai envie de rendre un hommage particulier à celles et ceux qui, comme moi, peuvent admettre les idées de l'ensemble des interlocuteurs, pour autant qu'elles soient étayées et crédibles, et qui craignent comme la peste l'ombre des dogmes, environnant notre paysage politique... Oui, il faut savoir jouer avec le doute. C'est une question de santé – publique et mentale.

 

Grégoire Barbey

 

15:53 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : politique, philosophie, réflexion, convictions |  Facebook | | | |

28/04/2012

Propos sur la haine

 

L'ignorance est un terreau fertile pour que se développe la haine. La détestation, le refus de l'autre, de s'ouvrir au monde, est un symptôme évident d'un mal-être identitaire, émotionnel et bien évidemment avant tout personnel, donc strictement individuel. Haïr autrui, c'est toujours une manière détournée de ne point se haïr soi-même, de ne point s'avouer le regard dépréciatif que nous posons à notre endroit. C'est une stratégie de faiblesse, qui n'a aucune conséquence positive, ni pour soi, ni pour les autres.

La haine, c'est l'hiver du cœur, la nuit de l'esprit, la peine de l'âme. Nous ne pouvons décemment détester quiconque si nous nous aimons nous-mêmes. Il faut être indulgent envers nous, et ne pas reporter notre colère sur les autres, qui n'y sont pour rien. Sartre disait que « l'Enfer, c'est les autres ». À bien y songer, cette phrase peut être à la fois vraie et à la fois fausse. Elle n'est qu'une question de point de vue. Néanmoins, le plus vraisemblable est qu'en réalité, l'Enfer, c'est nous-mêmes. Nous avons tendance, soit par paresse, soit par conditionnement social, à nous enfermer dans des schémas structurels et organisationnels qui mettent en péril notre esprit critique. Parce que nous ne voyons plus les faits pour ce qu'ils sont mais par ce qu'ils représentent selon notre paradigme et le prisme par lequel nous les observons, nous ne pouvons plus penser par nous-mêmes, et donc n'avons plus accès à la réflexion. Nous basons nos réactions sur des affects, c'est-à-dire des émotions. Les préjugés sont ainsi, ils précèdent toujours la pensée, et bien souvent malheureusement, celle-ci ne surgit même pas. La haine est la conséquence d'une mauvaise digestion, soit physique, soit psychique. Elle déchire, détruit, malmène, menace, trahit, transforme et corrompt tout ce qu'elle touche. Elle crée les divergences, les attise, les exacerbe. Faire jaillir la haine dans des cœurs abîmés ne demande aucun savoir-faire particulier, ni nécessairement une grande intelligence. Il suffit de mettre le mécanisme en marche, et la réaction attendue ne se fera pas attendre. Les individus réagissent différemment, et sont différents. Toutefois, certaines choses ne doivent pas être prises à la légère. Lorsque l'on s'en prend à la Citadelle intérieure d'un être humain, son comportement sera indubitablement tourné vers la défense, et toute personne menacée n'est généralement plus maître de ses actes, ni de ses réactions. Il suffit d'aborder les bonnes thématiques et le sentiment de haine à l'égard d'une communauté pourra être manipulé à souhait, dans les masses, et ce sans dépenser une énergie faramineuse.

Tout se situe dans la dextérité employée pour arriver à cette échéance, à savoir induire la haine au sein des individus. C'est un jeu dangereux, qui peut se retourner contre celui ou ceux qui en usent et en abusent. En période de crise systémique, cette attitude est répandue, et la sensibilité de chacun est nettement mise à rude épreuve, favorisant ainsi le développement de la haine. Victor Hugo disait : « Ouvrez des écoles et vous fermerez des prisons ». C'est une évidence, et le résultat serait à la hauteur de l'espérance, à n'en pas douter. C'est l'ignorance qui stimule les pulsions primaires, comme la colère, la détestation, le repli, la manipulation et tous ces comportements délétères. La haine n'est en aucune façon une réponse satisfaisante à la haine. Pour contrer des esprits enragés, haïssant, il faut être au contraire tout ce qu'il y a de plus aimant. Ceux qui cèdent à la haine pensent généralement qu'ils ne sont pas compris, et c'est ce qui leur fait ressentir un sentiment aussi négatif. Il faut alors démontrer à ces gens qu'ils ne sont ni seuls, ni incompris, et que d'autres partagent leurs souffrances.

En cette période de crise, où nous voyons les haines s'attiser les unes parmi les autres, il est impératif, sinon salvateur de rappeler ces enseignements essentiels. N'ayons pas peur de dénoncer ce qu'il y a de plus sombre dans le cœur de nos semblables, de cette manière, nous les protégerons, et par la même occasion, nous nous protégerons.

 

Grégoire Barbey

05/04/2012

Tendre vers le surpassement de soi

 

Réfléchir, c'est se projeter au-delà de soi-même et se contempler. Or, cela reste une perception tout-à-fait subjective, qu'il convient de relativiser. Il est pourtant nécessaire d'être en mesure de se regarder avec le moins d'apparat possible, de se mettre à nu, au moins face à notre propre regard.

Pourquoi devoir poser sur soi un œil critique ? Cette question implique de rentrer dans le fondement de ma philosophie, à savoir le dépassement de soi, qu'il est également envisageable de formuler le surpassement de soi. C'est une réflexion déontologique, qu'il convient de comprendre comme étant propre à ma vision personnelle, que je tire de mes propres expériences empiriques. J'établis ce cheminement intellectuel depuis des années déjà, et je n'en suis qu'au commencement.

Cela constitue mon ontologie. Je réfléchis ici pour comprendre comment se réaliser soi-même, ou plus succinctement, tendre vers « l'amélioration ». Cette approche n'est pas des plus aisées, car elle requiert non seulement une connaissance de ses propres limites, mais également d'un minimum de culture eu égard aux états d'âme des autres, pour ne pas proposer une piste de recherche qui soit en décalage complet avec la réalité ontologique du commun des mortels. Et puis, plus important peut-être encore, offrir une piste de réflexion qui ne soit pas que théorique. Il y a toujours ces deux oppositions qu'il est difficile de concilier dans la recherche philosophique : la pratique et la théorie. En effet, lors de la mise en application d'une théorie quelconque, la pratique peut bien souvent se révéler loin des attentes premières. Pourquoi ? À mon sens, réfléchir implique une abstraction de certains éléments, parfois imperceptibles, qui peuvent peser lourd dans la réalisation des objectifs.

Métaphoriquement, il faut concevoir l'être de la même manière que la vie. Elle est un mouvement constant, et tout frein à celui-ci engendre généralement la mort, ou de façon imagée, la disparition de la vie. L'être doit tendre vers un changement perpétuel. Je reprendrai ici l'analogie du serpent et de l'esprit, empruntée à Nietzsche. S'il ne peut pas changer de peau, c'est-à-dire muer, il finit par mourir. Il en va de même pour un être qui ne se réalise pas, ne s'épanouit pas. À force d'évoluer dans la même prison sensible, avec les mêmes peurs et les mêmes certitudes, l'esprit n'a de cesse de s'autodétruire. Peut-être la dépression n'est-elle rien d'autre qu'une automutilation de l'être envers lui-même, pour tenter de s'extraire de sa condition « pressurisée », si j'ose dire. Enfermé dans une cellule de détention intellectuelle, l'esprit requiert d'en sortir, car le risque de son immobilité, de son incarcération en lui-même, n'est autre que son propre anéantissement. Une connaissance m'a rapporté que pour Cioran, un fou est celui qui a tout perdu, sauf sa raison. Je trouve cette définition très proche de la réalité, d'autant plus de ce que j'essaie de dépeindre à grand peine. Nous avons toutes et tous une raison, à n'en point douter, mais elle est différente pour chacun d'entre-nous. Elle se fonde, comme tout le reste de l'être, selon l'environnement dans lequel elle évolue. Il nous est vraisemblablement impossible d'attribuer à quiconque le jugement d'être « irraisonné ». Ce serait une erreur. Tout être humain, à défaut de pouvoir le certifier pour les autres espèces, possède une raison qui lui est propre, intimement reliée à son parcours, à son vécu. Comme précédemment employé par mes soins, je considère la réflexion comme l'abstraction d'une certaine proportion (relative) de la réalité. Lorsque nous jugeons autrui, nous avons tendance et à nous projeter, et à faire abstraction des traits spécifiques de la cible de notre jugement. Ce qui conduit inévitablement à un constat erroné sur la personne. Le meilleur objet d'étude pour comprendre les autres, c'est nous-même. En s'extrayant de tous préjugés moraux, nous pouvons tenter de nous mettre à la place de celui que nous avons face à nous. Ainsi, bien souvent, si la méthode utilisée est dénuée de tout a priori inadéquat, il sera plus aisé de saisir l'attitude de l'autre. Et pourquoi pas de la comprendre.

Le surpassement de soi, c'est justement cette capacité à pouvoir se regarder soi-même, comme entre quatre yeux, et à reconnaître ses torts. C'est avoir la volonté de tendre vers l'avant, en s'améliorant, en essayant de dépasser nos errements, car ils sont nombreux. Ne pas rester dans un carcan fait de convictions. Je perçois les certitudes avec une certaine réserve. Je les conçois comme des raccourcis intellectuels, qui permettent aux esprits fainéants de ne point se poser davantage de questions. Il est bien plus démonstratif de sa persévérance de pouvoir fracasser les idoles, pour reprendre une fois de plus une métaphore chère à Nietzsche, d'être en mesure de dépasser ses a priori, que de rester tel un chien de garde sur ses positions et ne plus s'en départir.

Alors, le dépassement de soi, c'est en partie vouloir s'améliorer, et affiner ses approches. Toujours s'interroger. Au fond, ce n'est rien de plus qu'une longue discussion avec soi-même, à nu.

Cela n'est rien d'autre qu'un avant-goût, mais cela permet déjà de déblayer quelques zones poussiéreuses.

 

Grégoire Barbey

02/04/2012

Les femmes ne sont pas vos objets !

 

Vous les mettez dans vos publicités, toujours à demi-nues, retouchées et aguichantes. De la manière la plus abjecte qui soit, elles deviennent ainsi l'objet de vos fantasmes obscurs, et ces photos surréalistes contribuent à creuser l'écart entre la réalité et les mythes culturellement construits dans vos esprits, vous conduisant ainsi à croire des inepties, favorisant la perpétuation de la domination masculine.

Elles doivent vous plaire, être en mesure de vous séduire. Toujours les mêmes rites, la même procédure affligeante, les mêmes coutumes. Les hommes doivent mener la danse, assurez-vous. Les femmes, elles, sont priées de rester sagement à leur place. Vous leur avez concédé quelques libertés, il est vrai, mais tant que celles-ci ne rongeaient pas excessivement les vôtres, si chèrement acquises.

Dans vos représentations mentales, vous êtes le preux chevalier dont la mission est de sauver une princesse éplorée, incapable de se subvenir à ses propres besoins. Des siècles durant, vous avez relégué vos sœurs aux plus bas niveaux de la société, cherchant des excuses toujours plus lamentables, affirmant sans remords que cette domination du genre masculin fait partie de l'ordre des choses, et qu'il serait contraire à la nature de remettre en question ce qui pour vous est une évidence. N'est-ce pas arrangeant, finalement, de tabler sur le hasard de la naissance pour déterminer les droits d'un être humain ? Et de manipuler quelques différences biologiques pour attester de la viabilité de ceux-ci ? À n'en point douter, cette mascarade vous a longtemps profité. Trop, avouons-le !

Désormais, les femmes veulent s'approprier ce que vous leur avez toujours sciemment retiré. La guerre fait rage, comme jamais auparavant. La violence symbolique est une arme que vous avez toujours su manier avec une dextérité sans commune mesure. Il est bien plus aisé de ne pas affronter son adversaire face-à-face, en usant de vils stratagèmes. D'autant plus qu'au fond de vous-mêmes, vous savez pertinemment que leur lutte a toute légitimité. Alors, de peur d'être castrés, vous repartez sur le champ de bataille, prêts à vous battre, et à repousser cet ennemi, esclave de vos pulsions démesurées, que vous préférez garder sous le joug de vos mensonges. À terme, la défaite vous sera cuisante. Mais fort de vos certitudes et de votre croyance en la toute puissance biologique, vous n'acceptez pas de reconsidérer vos évaluations à propos des femmes.

Sottises, vous dis-je ! Cette confiance inébranlable sera le tombeau de vos illusions manichéennes.

La science évolue plus rapidement que les constructions sociales, c'est un fait. Les gender studies vous font peur. Eh oui, si les genres étaient également fondés sur des a priori invérifiables de façon scientifique ? Ô douleur ! Ô misère ! Qu'adviendra-t-il de votre règne ? Niente ! Et tant mieux, ai-je envie de dire.

L'humanité a besoin d'esprits progressistes, sachant mettre de côté des préjugés séculaires, pour mieux saisir les tenants et aboutissants d'une espèce qui s'est longtemps définie à l'invraisemblance de ses croyances. Aujourd'hui plus que jamais, il nous faut défier les convictions de nos aînés, et nous embarquer dans une aventure à contre-courant de toutes les sépultures divines qu'ils ont bâti, bien souvent à tort.

Il est l'heure d'abdiquer, et de renier ces chaînes qui entravent la majorité de l'humanité. Eh oui, statistiquement, vos sœurs sont plus nombreuses que vous. Et ce malgré les atrocités que certains d'entre-vous sont capables de commettre, comme jeter son enfant dans une poubelle parce que la forme de son sexe ne correspond pas à vos attentes. Ô folie !

Ne dominez plus vos semblables. Aimez-les et reconnaissez-leur les droits qui sont les vôtres.

Je le proclamerai jusqu'à ma mort, les femmes ne sont pas vos objets !

 

Grégoire Barbey

01/04/2012

« J'ai trop envie de vivre »

 

« J'ai trop envie de vivre. »

Cette phrase, je l'ai entendue pour la première fois aujourd'hui, émanant de la bouche de quelqu'un d'autre que moi. Et cela m'a fait réfléchir sur une question cruciale : qui pense souvent à cela ?

Ce désir incommensurable d'exister, je l'entretiens depuis des années. Il m'a été d'un secours inimaginable dans les plus durs moments, lorsque tout allait de mal en pis et que la douleur était trop profonde pour être soignée rapidement.

Ardent, il a rallumée une à une chaque bougie qui s'éteignait dans mon cœur et m'a fait tendre vers le « mieux » en toutes circonstances. Je ne savais jamais vraiment si cet optimisme naturel était une bonne chose, mais je m'y attelais quotidiennement. Les déceptions, pourtant nombreuses, n'ont point eu raison de moi. Désormais, je réalise avec le recul que cette pulsion vitale m'a été salvatrice.

Et qu'elle continue à me porter, avec toujours plus d'intensité, dans les projets et les rêves de ma vie.

Cela ne fut pas tous les jours facile, et les obstacles furent pléthores (et le seront encore!), néanmoins rien ne pourra freiner mon élan, cette irrépressible passion pour l'existence, qui me pousse jour après jour dans tous les sens, et ne m'empêchera d'embrasser mes ambitions.

Quand bien même la fatigue psychique semble s'emparer de moi, il me faut impérativement retrouver cette sensation, fugace et intense, grâce à laquelle je m'efforce de ne pas abdiquer face à la tournure des événements.

J'ai également saisi toute l'importance de la « volonté », concept puissamment mis en valeur dans les philosophies schopenhauerienne et nietzschéenne. La volonté, selon moi, s'oppose à l'espérance. Synthétiquement, la première est pratique tandis que la seconde n'est que théorique. Espérer, c'est se limiter à l'attente, et être donc dans l'inaction. Or, vouloir, c'est se donner les moyens d'obtenir l'objet de nos désirs en s'offrant tout entier dans l'action. Cela permet aussi de se projeter dans les événements, et les préparer. Échafauder des stratégies, par exemple. Le bien-être provient essentiellement de notre état d'esprit. Il faut vouloir aller bien, moralement, pour bien aller.

Peut-être le « vouloir-vivre » de Schopenhauer n'était pas si loin de la réalité...

Quoi qu'il en soit, j'ai trop envie de vivre !

 

Grégoire Barbey

19:27 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : philosophie, vivre, vouloir-vivre, schopenhauer, nietzsche, réflexion |  Facebook | | | |

13/03/2012

« Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. »

Pensée nocturne.

« Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Et que m’importe ? Bien fou est celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser est le fruit de mes réflexions ; elle tient à mon existence, à mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer ; je le serais, que je ne le ferais pas. Cette façon de penser que vous blâmez fait l’unique consolation de ma vie ; elle allège toutes mes peines en prison, elle compose tous mes plaisirs dans le monde et j’y tiens plus qu’à la vie. Ce n’est point ma façon de penser qui a fait mon malheur, c’est celle des autres. » Donatien Alphonse François de Sade

Cette phrase, sur laquelle je tombe au hasard de mes pérégrinations littéraires, me plaît, bien qu'écrite de la main d'un personnage que je n'apprécie guère. Elle me fait réfléchir sur la pensée unique, qui atteint des sommets encore inexplorés de mémoire. Je ne désire point développer une réflexion en cette nuit qui pourtant me remplit d'inspiration. Toutefois, j'appréciais tant ce passage qu'il me fallait le rapporter. Et d'ailleurs, je partage cette idée que bien souvent, la cause du malheur des uns, est la pensée des autres... Cela mérite d'être compris, car même les théories les plus abordables et humanistes ont parfois de fâcheuses conséquences sur le bien-être de certaines personnes. Comment donc concilier toutes les sensibilités en une même société ? Je laisserai mes lecteurs tenter d'y répondre et reviendrai plus tard sur cette interrogation qui, croyez-moi, me passionne au plus haut point.

Grégoire Barbey

01:09 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sade, marquis, pensée, philosophie, réflexion, nocturne, uniformisation |  Facebook | | | |

08/03/2012

La « journée internationale de la femme », une belle arnaque

 

Aujourd'hui, c'est la « journée internationale de la femme ».

Déjà la formulation est révélatrice d'une idéologie symbolique spécifique, selon laquelle « la femme » est une fin en soi, une détermination biologique, une inscription génétique définie et un genre rationnel auquel nulle ne peut se détacher. Il s'agit dès lors d'un différentialisme qui conditionne les individus à se cantonner, comme c'est le cas depuis des siècles sinon plus, à des comportements représentatifs de leur sexe. C'est une conception pour le moins manichéenne de la pluralité des êtres humains. Il y a plus de cinquante ans, Simone de Beauvoir prononça une phrase qui, encore à notre époque, fait office de prophétie : « on ne naît pas femme, on le devient ». Combien d'esprits simples ont dû buter sur cette affirmation ! Et pourtant, la logique est imparable.

La différencialisation imposée de facto comme étant une expression de la Loi de la Nature, et ce dès la naissance, ne tient pas compte de la versatilité des caractères humains. Au contraire, cette attitude enferme l'expression de la diversification humaine en deux schèmes antagonistes, comme s'il suffisait d'un terme, naturalisant un genre donné, pour comprendre et percevoir les spécificités d'un être humain. Ainsi la phrase de Simone de Beauvoir prend tout son sens, et permet de penser l'importance non-négligeable des constructions sociales, et l'impact sur le développement psychique et physique que peuvent avoir l'intériorisation de codes sociaux et de croyances métaphysiques.

Ces enfermements dogmatiques ne prennent guère en considération un fait qui est pourtant connu.

De nombreuses femmes, et de nombreux hommes ne se retrouvent pas dans la fatalité de leur « genre » et décident alors d'en changer, soit par une lourde intervention chirurgicale, soit par travestissement. Que conclure de ce malaise répandu ? Que la nature fait mal son travail ? Ou que l'essentialisme qui catégorise les « hommes » et les « femmes » selon l'aspect visuel de leur sexe n'est pas suffisamment diversifié pour rendre compte de la pluralité des personnalités et donc de permettre aux individus une liberté de développement psychique et physique qui leur est propre ?

Il faut également considérer les hermaphrodites, probablement perçus comme des « erreurs » biologiques, et qui pourtant font partie intégrante des êtres humains. Dans ce cas de figure, les parents sont généralement amenés à définir le « sexe » de leur enfant, pour qu'il puisse se sentir en adéquation avec ses semblables. Dès lors, il est irréfutable que le genre se construit socialement.

Pourquoi alors les croyances humaines sont-elles aussi strictes ?

Citons les propos d'Edgar Morin relevés dans son ouvrage « Introduction à la pensée complexe », sur l'actuel paradigme idéologique : « L'ancienne pathologie de la pensée donnait une vie indépendante aux mythes et aux dieux qu'elle créait. La pathologie moderne de l'esprit est dans l'hyper-simplification qui rend aveugle à la complexité du réel. La pathologie de l'idée est dans l'idéalisme, où l'idée occulte la réalité qu'elle a mission de traduire et se prend pour la seule réelle. La maladie de la théorie est dans le doctrinarisme et le dogmatisme, qui enferment la théorie sur elle-même et la pétrifient. La pathologie de la raison est la rationalisation qui enferme le réel dans un système d'idée cohérent mais partiel et unilatéral, et qui ne sait ni qu'une partie du réel est irrationalisable, ni que la rationalité a pour mission de dialoguer avec l'irrationalité. »

Cet extrait permet de justifier ma réflexion sur la formation des genres. Le rationalisme et l'universalisme (voir également Immanuel Wallerstein à ce sujet) sont des conceptions idéologiques relativement récentes. Elles permettent, dans le cadre politique actuel, de simplifier à outrance des problèmes d'une rare complexité. Il n'est pas rare de nos jours d'entendre des politiciens user du même champ lexical restreint tout au long d'un discours pour se faire entendre du plus grand nombre, en dépit de la réelle ampleur de la problématique débattue. Cette « hyper-simplification » a des conséquences souvent désastreuses, et rempli des fonctions néfastes pour la compréhension des schémas non-manichéens.

La « journée de la femme » n'est donc pas une victoire, ni un avancement des mentalités, mais la juste continuité de la mainmise idéologique sur le concept des genres, rappelant aux femmes, et indirectement aux hommes, qu'elles ne sont que « ça » et rien d'autre, et que la fatalité biologique ne leur permettra jamais de s'extraire des carcans sociaux desquels elles sont prisonnières depuis des centaines d'années.

Il ne faut donc pas se réjouir pour la cause féministe, mais plutôt se tenir prêt à continuer la lutte, car elle est loin d'être terminée. En ce sens, le XXIe siècle devrait être intronisé « siècle des femmes » pour rappeler à l'ensemble de l'humanité qu'il y a des batailles qui ne se remportent pas en quelques manifestations et petites victoires.

Le combat est macro-social, et englobe donc l'ensemble des êtres humains. L'égalité professée n'est pas une preuve en elle-même, il faut encore qu'elle soit appliquée.

Tout comme les êtres humains ne sont pas égaux en droits face à la Justice, les femmes et les hommes ne le sont pas face à la diversification de leurs caractères.

Femmes et hommes de tous les pays et de toutes les cultures, unissez-vous !

 

Grégoire Barbey

 

 

 

18/02/2012

Nietzsche, rencontre au hasard d'une curiosité irrépressible

 

logo.jpgMa première rencontre philosophique fut Friedrich Nietzsche. Il m'avait été chaudement recommandé par un ami, il y a un peu plus d'une année en arrière. Curieux, je me suis procuré « Antéchrist », suivi de « Ecce Homo ». Bien évidemment, il s'agissait des derniers ouvrages qu'il avait écrits. Ma première lecture fut donc ardue, et il a fallu que je m'accroche pour parvenir à la fin de ce voyage obscur. Une fois mon entreprise achevée, j'étais abasourdi. Je n'avais de loin pas tout compris, mais certains passages m'avaient tout bonnement laissé sans voix. À cette époque, j'ignorais encore qui était vraiment Nietzsche. Je me rendais bien compte de la difficulté présente dans ses écrits, pourtant je n'avais nullement l'envie de renoncer. Téméraire, j'ai entamé « Ainsi parlait Zarathoustra » et ai vite rebroussé chemin. C'était, à n'en pas douter, une erreur de calcul. Je décidai donc d'appréhender le philosophe d'une autre façon, en lisant d'autres penseurs qui ont écrit à son sujet. Cela me permit de le comprendre différemment, et de saisir la portée de son œuvre, tout en assimilant les concepts essentiels qui ont animé ses livres.
Il semblait déjà plus accessible au néophyte que j'étais. Je recommençai l'aventure en m'attaquant au « Gai Savoir ». J'étais irrémédiablement séduit par le style qui lui était propre. Les aphorismes, le ton revendicateur et prophétique, tout cela touchait une sensibilité intellectuelle qui était cachée en moi. Découvrir la philosophie par mes propres moyens était un réel plaisir, c'est même rapidement devenu un besoin. Dévorant la « Gaya Scienza », je tombai sur de courtes phrases qui ne manquaient pourtant pas de sens. Des énigmes, des affirmations, et des déconstructions. Véritablement passionnant. Addictif.
« Que dit ta conscience ? Tu dois devenir l'homme que tu es. »
Un profond sentiment de bien-être m'envahissait chaque fois que je parcourais, avidement, les pages de cet ouvrage. Je m'entretenais, sans mot dire et silencieusement, avec une personnalité qui avait somme toute radicalement transformé la pensée de son temps. Très vite, je compris qu'il y avait plus que de la réflexion au travers de cette philosophie. J'avais en ma possession le témoignage personnel d'un être singulier, qui en disait plus sur lui-même par la tournure de ses phrases qu'il n'en disait sur le monde.
« Le poison dont meurt une nature plus faible est un fortifiant pour le fort. »
J'étais scotché sur mon siège, et je me sentais profondément proche de cet homme, car il y avait au-delà une souffrance palpable, un combat démesuré à l'encontre de la solitude et des fatalités de l'existence terrestre. Difficile, pour un jeune qui se cherche, qui explore l'envers des choses, de ne pas être accaparé et admiratif devant tant de lucidité et d'esprit. Les bases du christianisme, et plus globalement de toutes les religions étaient sapées avec un génie au « grand style ». Lorsque j'ai terminé le « Gai Savoir », je me suis jeté à corps perdu dans la lecture de Zarathoustra, qui ne m'avait clairement pas laissé indifférent la première fois que je l'avais affronté. Et là, stupeur ! L'ascension me paraissait beaucoup plus aisée. Ce livre mêlait avec virtuosité poésie et philosophie. Je me plongeais dans une œuvre d'art d'une rare qualité. Tout mon être était parcouru de frisson. Ce vieux fou qui ne savait pas que « Dieu est mort », c'était un peu moi, qui jusqu'alors ignorait le goût merveilleux du fruit de la connaissance. Je tombai littéralement des nues. Cette poésie philosophique me contaminait.
« Il est temps que l’homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que l’homme plante le germe de sa plus haute espérance.
Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.
Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront plus vibrer !
Je vous le dis : il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis : vous portez en vous un chaos.
Malheur ! Les temps sont proches où l’homme ne mettra plus d’étoile au monde. Malheur ! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes, qui ne sait plus se mépriser lui-même.
Voici ! Je vous montre le dernier homme. »

Ces phrases, ou plutôt ces prophéties résonnent encore dans ma tête, comme si je les avais apprises par cœur. Tout me parlait. Les trois métamorphoses de l'esprit, les trois maux, les prédicateurs de la mort, les contempteurs du corps, de la victoire sur soi-même, le chant d'ivresse et tant d'autres encore qui m'hypnotisaient entièrement. Je savais cette rencontre inéluctable. Lorsque je refermai les paroles de Zarathoustra, quelque chose en moi avait mûri. Je ne percevais plus les choses de la même manière, et j'en étais ravi.
J'ai continué à lire. « Le crépuscule des idoles », puis à nouveau « l'Antéchrist », « Par delà bien et mal », « Aurore »... Nietzsche était un tournant décisif de ma vie. Son apport dans mon propre développement est immense, à une période où je cherchais à faire la lumière sur différents aspects de mon existence, il m'a donné des « armes » et une constance, ainsi qu'un désir irrépressible, celui d'apprendre, de connaître et de comprendre ! Il m'a libéré d'une grande partie de mes tourments.
« Créer - voilà la grande délivrance de la souffrance, voilà ce qui rend la vie légère. »
Et puis chemin faisant, je me suis peu à peu éloigné de lui sur certains points, et j'ai pris mon indépendance. Je le considère encore comme un maître à penser, et je n'aurais probablement de cesse de le voir ainsi, néanmoins ma propre réflexion s'est portée au-delà de sa conception personnelle du monde. Lui qui a fait de son enfer une philosophie exemplaire, je l'en remercie. Grâce à Stefan Zweig, qui était un grand admirateur de Nietzsche, j'ai pu mieux cerner le personnage à la moustache si singulière et de fait, saisir la provenance de toute son œuvre.
Un être qui s'est battu bec et ongle face aux souffrances engendrées par un corps hypersensible, la faiblesse d'un physique atterré, la lutte perpétuelle pour voir malgré une vue presque inexistante, tout cela en dit long sur l'ensemble de son travail. Un témoignage d'une grande valeur, et des enseignements très pertinents. Même si je prends le large sur pléthore de ses concepts, je ne renierai jamais l'héritage intellectuel qu'il m'a légué sans le savoir.
Tant sur le plan philosophique qu'artistique, car Nietzsche était avant tout un artiste hors pair, et il a accouché de ses ouvrages tel un peintre qui tente de saisir toute la perspective d'un paysage. Il incarne à la fois le feu et la glace, une contradiction constante.
C'est toujours un immense plaisir que de le lire, et je prends souvent plaisir à m'arrêter quelques heures sur l'un de ses ouvrages pour me remémorer tout ce qu'il a de positif à saisir. Je ne regrette pas tous les efforts que j'ai fait pour m'atteler à la lourde tâche de flirter sur les cimes de la réflexion en compagnie de ce personnage unique. Et je continuerai indéfiniment à améliorer ma compréhension de cette philosophie.
C'est ainsi qu'au hasard d'une curiosité insatiable, tout mon univers intérieur a pris un tournant inimaginable qui m'emmène désormais aux quatre coins du monde.
Le ton « grand seigneur » de Nietzsche m'a définitivement inspiré.
Puisse-t-il en émerveiller d'autres par-delà les âges.

Grégoire Barbey

14:11 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (16) | Tags : nietzsche, philosophie, réflexion, art, poésie, zarathoustra, idoles, crépuscule, gai savoir |  Facebook | | | |

23/01/2012

Crise financière... et idéologique !

23 janvier 2012. Aujourd’hui, les médias ne parlent plus que d’une chose : la crise économique. Récession, inflation, paupérisation, assainissement, misère, menace de la Zone Euro, tensions entre les pays dominants et émergents, bref, il y a de quoi faire en la matière.

Mais nous n’entendons pas parler d’un autre constat pouvant être fait à l’orée de cette nouvelle année : la crise idéologique.

Consultez vos mass media : allumez votre télévision, ouvrez votre journal préféré, écoutez la radio. Les discours sont potentiellement les mêmes, alors que nous n’avons jamais connu dans toute l’Histoire de l’humanité un si grand mélange socio-culturel. C’en est alarmant. Nous parlerons ici « d’uniformisation des esprits ». « Pensez comme nous, ou nous vous rejetterons ! » paraît être le nouvel adage de notre société de consommation. Les moyens de communication et de partage des idées ont évolué à une vitesse fulgurante, personne ne dira le contraire. Mais très sincèrement, où est la communication, celle qui vient du cœur ? La conscience de l’autre disparaît peu à peu face à la nécessité préfabriquée de notre système : la loi du plus fort, ou comment écraser l’autre pour se hisser au sommet de la pyramide hiérarchique.

Cette loi, impérieuse et faussée, relève tout simplement d’un paradigme, ou pour reprendre un terme sociologique, d’ailleurs cher à feu Bourdieu, constitue l’habitus de notre société. Pourtant, s’en extraire est tout à fait faisable. Sans trop m’avancer, pour un bonheur individuel, je pense même que s’en éloigner est de prime importance. L’autre, c’est nous, et nous, ce sont les autres.

« L’enfer, c’est les autres » s’exclamait Sartre dans huit clos. Pour ma part, je pense inversement. L’enfer, c’est soi-même. Je m’explique : nous nous enfermons toujours plus dans des pensées toutes faites, des idéologies qui ne nous appartiennent pas, vivons dans des certitudes qui ne sont pas empiriques, et arborons des slogans prémâchés. Et ce comportement nous pousse bien souvent à accepter tacitement et passivement des attitudes que nous n’oserions jamais tolérer consciemment.

Et les mass media font office de sacrosaint commandement au cas où les bons soldats du néolibéralisme, appelons-le capitalisme du XXIe siècle, se questionneraient sur le bon fondement des leçons apprises en récitant gaiement. Adopter un modèle de pensée différent du courant communément admis et respecté manu militari est un péril social. Les préjugés vont bon train, et chacun d’entre nous pouvons nous glisser dans la peau d’un policier de la bien-pensance, gardien-esclave de la ligne de conduite à adopter.

Pensez-vous vraiment que l’existence humaine se résume à des paradigmes sociétaux ? Nos coutumes, nos traditions, nos habitudes peuvent être aussi néfastes que salvatrices. Répéter mécaniquement des faits et gestes, des façons de réfléchir peut sembler normal et propre à l’espèce humaine. Pourtant, bien souvent, il en va tout autrement. Je pense que l'humanité n’est pas un acquis de naissance, c’est un but à atteindre, une perfection, ou pour réutiliser le terme du philosophe suisse Alexandre Jollien, une construction de soi. Je ne suis pas de ceux qui vous diront qu’il y a une façon de penser meilleure que d’autres, je ne vous chanterai pas les louanges d’un modèle unique, Ô non ! Je vous répéterai plutôt mille et une fois : pensez ! pensez ! bon sang mais pensez par vous-mêmes ! Nous ne sommes pas des assistés intellectuels, nous avons le droit d’user de notre matière grise pour créer, pour répandre joie et bonne humeur, pour nous révolter, pour acquiescer s’il le faut. J’irai plus loin encore : il s’agit d’un devoir.

J’aimerais prendre un exemple qui me tient à cœur : l’excellent ouvrage de Jean Ziegler : « Destruction massive », qui fait un état des lieux concernant la faim dans le monde.

Ce livre est une perle, non parce qu’il traite d’un sujet agréable, tout au contraire, mais bien parce qu’il recèle des informations triées sur l’ongle et témoigne une expérience empirique sur la question. Le lire, c’est déjà un pas en avant, même si la pensée qui s’y trouve appartient à quelqu’un d’autre. Je ne vous dirai jamais de vous affranchir entièrement de l’apport intellectuel que nos ancêtres et nos contemporains nous apportent. Je vous encourage même à vous y référer, et à y puiser un maximum d’informations. Soyons sceptiques, n’acquiesçons pas sans preuve.

Le travail de monsieur Ziegler est phénoménal. Après avoir lu toutes ses conclusions et ses témoignages, force est de constater que nous sommes toutes et tous responsables, individuellement et globalement, à cette appauvrissement d’une catégorie de la population terrestre.

Ce bouquin est un appel à la révolte et à l’indignation. Son auteur cherche à nous ouvrir les yeux, et nous faire sortir des habituelles perceptions manichéennes de la « réalité » que nous renvoient les mass media, les élites et autres. Gandhi disait très justement « soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ». Mon adage personnel s’en rapproche beaucoup : la révolution commence par soi-même. Pour cela, il faut accepter qu’il n’y ait pas que du noir et du blanc, bien au contraire, et que le système est composé de multiples nuances de gris. Il faut accepter notre part de responsabilité, même passive, même tacite, face à cette réalité. Certaines sciences humaines, comme la psychologie, tentent de nous déresponsabiliser face à nos mauvaises habitudes, ou nos comportements abusifs. En jargon psychiatrique, cela s’appelle « pathologie », tiré du Grec ancien, signifiant « étude des passions ». Je ne compte pas rentrer dans le domaine de la critique de ce domaine, je tente seulement d’extraire des faits qui peuvent conduire à une déresponsabilisation comportementale. La « pathologie », très souvent reprise à tort comme un synonyme de « maladie », existe probablement bel et bien, mais à mon sens ce n’est pas un témoin d’une fatalité naturelle, indissociable à notre existence, plutôt un symptôme de multiples paradigmes sociétaux. Je ne suis évidemment pas sociologue, je puis me tromper et je l’admettrai sans rechigner. Mes analyses n’engagent que moi, je tiens à le préciser.

Ce qui me semble important ici, c’est de dénoncer les déviances que de tels paradigmes peuvent engendrer. Il existe des pseudo-scientifiques qui prennent parti pour certaines paraphilies, en affirmant qu’il s’agit notamment d’un comportement strictement « naturel » et « saint » pour l’appareil reproductif de notre espèce. Comprenez la dangerosité d’une telle manipulation de la pensée. Il ne faut en aucun cas se soumettre à un quelconque argument d’autorité, c’est-à-dire émanant d’une institution reconnue, qu’elle soit scientifique ou étatique, d’autant plus si notre intuition nous porte à croire qu’il n’est pas fondé.

Je repense à une phrase de Friedrich Nietzsche : « si vous ne pouvez être des saints de la connaissance, soyez en au moins les guerriers ».

C’est évidemment imagé, pour ma part, les saints font référence à ceux qui se réclament scientifiques, ou de toute autre fonction autoritaire. Être le guerrier de la connaissance, dans cette interprétation, revient à encourager chacun d’entre nous à veiller à ce que la connaissance soit utilisée à des fins propices, qu’elle ne soit pas travestie par des manipulateurs qui font leur foin au détriment d’enseignements et de constats pourtant importants.

Je vous enjoins donc à prendre les armes idéologiques et à vous servir, à utiliser votre pensée pour bâtir de nouvelles fondations !

La crise idéologique, comme je l’appelle, je la constate dans divers comportements. Actuellement, la propension qu’ont les gens à se rattacher à une pensée forte, très souvent extrémiste, en ces temps de crise, croît de façon inquiétante. Ces périodes difficiles pour la masse se traduit trop souvent dans une exacerbation du sentiment d’appartenance à sa nation, et dévie malheureusement en xénophobie, islamophobie (actuellement très en vogue, il s’agit de l’ennemi idéologique numéro un sur la liste des combats de la sacrosainte pensée occidentaliste), homophobie, racisme, fascisme, et j’en passe et des meilleurs. Tout cela relève d’une pensée politique spécifique, avec des intérêts financiers conséquents.

L’économie périclite, et cela induit une peur omniprésente dans l’esprit des gens. La terreur du lendemain grandit continuellement, et fait parfois prendre des décisions hâtives à bon nombre de personnes.

Je n’ai pas la science infuse, mais je fuis cela comme la peste. Mon conseil, c’est de rester attentif et de ne surtout pas se précipiter. Recouper les informations, se renseigner, calculer si nécessaire les données qui nous sont fournies, bref, faire un véritable travail d’archéologue pour extraire le bon du mauvais. C’est dans ces moments-là que les propagandistes peuvent développer au mieux leurs armes de destruction massive, invisibles, et pourtant si dangereuses.

Il ne faut pas croire que notre système est le meilleur possible. D’ailleurs, ne pas croire non plus que c’est le pire (bien qu’il nous est possible de le penser), plutôt reconnaître que tout changement est bon à prendre, car la vie est un mouvement perpétuel. Je pense que l’être humain est perfectible et ne doit jamais se reposer sur ses lauriers. C’est une erreur qui pourrait s’avérer fatale.

Il ne faut pas se fier aux apparences. Certains discours peuvent sembler remplis d’humanité et cacher en réalité un venin mortel…

Cette crise idéologique, s’il en est, doit être combattue. Non par la violence, je m’y oppose catégoriquement, mais par la foi en la capacité humaine de se perfectionner, d’aller toujours vers l’avant, quand bien même certains contempteurs de la vie souhaiteraient nous rendre la pensée cynique et acerbe. Croyez en ce qui vous fait plaisir : soyez animistes, bouddhistes, musulmans, juifs ou chrétiens, théistes ou athées, que sais-je, sans jamais oublier qu’il n’y a pas de pensée unique, que les normes ne sont pas une fatalité ni une Vérité irrémédiable.

Prenez conscience que nos habitudes et tout ce qui s’en suit sont intimement liées à des paradigmes/habitus sociétaux. Un enchevêtrement de conditionnements qui, superposés l’un à l’autre, forment des comportements spécifiques, toujours différents selon les individus. Ne vous laissez pas abuser par des bienpensants qui vous diront que ceux qui ne réfléchissent pas de telle façon sont des réactionnaires, des parvenus ou des marginaux. C’est une atteinte à vos droits fondamentaux. Ce ne sont en tout cas pas des hommes médiatisés, journalistes ou rédacteurs de magazine qui détiennent la connaissance suprême. Il n’y en a pas.

Mon objectif avec ce texte est de vous aider à vous libérer des dogmes qui se réclament de la pensée unique.

Je ne suis pas un saint de la connaissance, je me reconnais d’ailleurs davantage dans le rôle du guerrier, mon but est noble.

Pour ma part, je pense que nous devons nous rattacher à certaines habitudes que nous avons perdues. Considérer les autres avec un regard bienveillant, accepter de partager, de donner sans compter, de rendre service, d’être à l’écoute, de sauver si possibilité se montre, d’être humain, en somme !

Je suis confiant, contrairement à beaucoup de mes contemporains, malheureusement, dans la capacité évolutive de l’humanité. Il n’y a pas de fatalité, et tant qu’il y aura de la vie, les changements se produiront inévitablement.

Je n’ai pas de religion à proprement parler, cependant j’ai foi en l’être humain, et son meilleur outil face aux ténèbres : la pensée.

C’est important d’avoir des valeurs, quand bien même cette façon d’être semble révolue. Il y a encore plus impératif : la versatilité de nos idées et idéaux. Aucun concept n’est éternel, jusqu’à preuve du contraire.

Alors, mes ami-e-s, mes sœurs et mes frères, soyez votre propre instrument dans l’évolution de notre communauté humaine.

 

18:05 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : crise, politique, philosophie, idéologie, idée, pensée, réflexion, humanité |  Facebook | | | |

12/01/2012

L'éloge d'Alexandre Jollien

Alexandre Jollien est un écrivain et un philosophe suisse, né en 1975.

À sa naissance, un évènement tragique survient : Alexandre s’étrangle avec son cordon ombilical, laissant quelques séquelles motrices. Les dix-sept premières années de sa vie, il les passe dans un institut spécialisé. Loin de s’y résoudre, il puise durant ces années une force et un courage à toute épreuve, développant un goût prononcé pour la philosophie qu’il décidera d’étudier au sortir de l’institut.

Sa première œuvre, la plus marquante à mes yeux, est l’Éloge de la Faiblesse, parue aux éditions Cerf en 1999. En effet, dans cet ouvrage, l’auteur nous conte son combat quotidien et en particulier son expérience au sein de l’institut, nous dépeignant avec beaucoup de douceur le portrait de ses camarades, mais aussi de ses éducateurs. Le livre se présente sous la forme d’un discours avec le très estimé Socrate.

Reprenant à son compte le schéma des discours qui firent la renommée de Platon, Alexandre nous montre par combien sa capacité d’analyse, son intelligence et son humanité sont vives. Loin d’être une autobiographie égocentrée, son ouvrage est une invitation à rentrer dans un monde sciemment mis de côté par la société de « l’anormalité », au sens premier du terme. Dès les premières pages, force est de constater que sa motivation est admirable. À travers une centaine de pages, il nous fait plonger toujours plus loin au cœur de la vie d’un homme, qualifié à tort de « pas comme les autres », et qui nous montre, avec une modestie à toute épreuve, que sa différence ne réside non pas dans son handicap physique mais bel et bien dans son intelligence et sa bonté merveilleuses.

Pour ma part, son ouvrage fut ma première rencontre philosophique, et je la tiens pour infiniment précieuse parce qu’elle m’a ému et donné goût à cette sage discipline.

Plus récemment encore, j’ai lu son dernier né, intitulé le Philosophe nu, qui est agencé sous la forme d’un journal où l’auteur se met métaphoriquement à nu. Il traite plus spécifiquement des passions, et encore plus précisément de celles dont est victime Alexandre dans son quotidien. Non pas ! Que dis-je, cela pourrait être généralisé, car effectivement nous sommes tous sujets à l’expression de nos passions. Il s’efforce donc, car se dévêtir ainsi demande courage et détermination, de nous communiquer avec réflexion et recul ses expériences quotidiennes, et les difficultés auxquelles il est constamment confronté. Il nous révèle la part vulnérable qui fait partie de tout un chacun, avec une éloquence qui force le respect et nous émeut sans cesse. Personnellement, cette œuvre m’a autant, si ce n’est plus encore, ébranlé dans mes fondements. Par ses mots, Alexandre a témoigné à l’être que je suis, tourmenté également, qu’il y a d’autres personnes qui livrent le même combat, et qui font montre d’une volonté immense.

Sa perception de l’existence nous traduit l’esprit d’un homme courageux, et sincère. À chaque page, je m’émerveillais de la proximité que nous partagions dans nos vies respectives. Déjà que je lui vouais une certaine affection de par la motivation qu’il m’a donné, à son insu, de me plonger corps et âme dans la philosophie, ce livre a terminé de me convaincre quant à l’incroyable personnalité dont est tout entier composé monsieur Jollien.

À la suite de cette lecture, aussi ému que je puisse l’être, je me suis décidé à le contacter par e-mail.

Pensant jeter un pavé dans la mare sans m’attendre à une quelconque réponse, le contraire me fut offert. Aussi, je fus émerveillé et honoré de trouver un jour dans ma boîte de réception un message envoyé par Alexandre en personne. Et plus encore à la lecture des quelques phrases qu’il m’a destiné, et par l’infinie bonté dont recèle décidément tout son être. Il m’a fait part de sa compassion pour le parcours qui a été, et qui est le mien, et m’a gentiment proposé qu’un jour nous nous rencontrions.

Le lecteur ne s’étonnera pas si je l’exempts de traduire toute l’émotion qui s’empara de moi à cette formidable invitation.

Entre temps, j’ai appris qu’il donnait une conférence dans ma ville, Genève, et me suis permis de le recontacter afin de lui demander s’il lui était possible de m’obtenir une place gratuitement, car mes moyens financiers étant très, très restreints, il ne m’aurait pas été possible d’y assister autrement que par cette possibilité.

Moi, qui me disais qu’il n’y avait pas de raison particulière pour qu’il me réponde puisqu’il devait recevoir des dizaines voire des centaines de messages quotidiennement, je fus encore plus surpris lorsqu’il me répondit une fois encore et par l’affirmative. À n’en pas douter, et ce malgré la célébrité qui désormais est la sienne, Alexandre est resté et restera le même, c’est-à-dire un homme de grand cœur et avenant pour son prochain dès que l’occasion lui en est donnée.

En cela, je ne puis que lui témoigner mon éternelle gratitude et ma reconnaissance la plus sincère.

Le soir de la conférence, Alexandre m’a remis en personne le billet pour pénétrer dans le théâtre en tant que spectateur. À n’en pas douter, cette rencontre, bien que très brève – l’espace de quelques instants – a fini d’achever mon admiration à son égard. Lorsque je l’ai vu, je me suis dirigé vers lui, tout penaud comme je le suis d’aventure dans une telle situation, et me suis présenté à lui. Il était bien sûr accompagné, ce qui n’a pas manqué de me gêner plus encore ! Moi, l’éternel timide qui manque de confiance en soi… Et pourtant, en lui serrant la main et en croisant son regard, j’ai senti sur moi des yeux d’une infinité bonté, et un cœur grand comme ça. Non pas que je veuille dépeindre d’Alexandre une image idolâtre, mais les faits sont là, et moi qui suis particulièrement sensible de nature, je n’ai pas manqué de lire sur son visage ce que je supposais déjà à la lecture de ses livres et à l’écoute de ses interviews dont je m’étais par ailleurs régalé avant d’assister enfin à l’une de ses conférences.

Alexandre était donc accompagné de Matthieu Ricard pour discourir sur le thème de l’altruisme. Une salle de théâtre presque pleine, soit environ sept-cents personnes selon mon estimation, à l’écoute de ces deux penseurs, l’un moine bouddhiste, l’autre philosophe. Une fois de plus, Alexandre me surprit encore. Dans ses paroles, pleines de sincérité et de bonté, s’exprimait également un humour émouvant, remplit d’une joie de vivre qui m’a littéralement scotché sur mon siège de spectateur.

Finalement, je suis reparti de cette conférence avec la certitude qu’Alexandre est un homme d’une très grande valeur, et qu’il mérite la réussite qui est sienne.

J’espère vivement le revoir, et plus encore de le rencontrer personnellement, pour apprendre à le connaître et disputer de philosophie en sa compagnie !

Si le lecteur, par cette courte et peu représentative éloge de la richesse qui compose l’être d’Alexandre Jollien, n’est pas convaincu qu’il lui faille acquérir l’un de ses ouvrages pour nourrir son esprit de sa bonté et de sa beauté intérieure, alors je suis un bien mauvais écrivain, et je ne saurais mieux dire que « mea culpa ».

02:29 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : alexandre jollien, philosophie, bonheur, sensibilité, philosophe, littérature |  Facebook | | | |