27/04/2012

De la spiritualité comme cohésion sociale

 

De nos jours, les confessions religieuses, en Occident, vont vers un déclin certain. C'est un fait probablement incontestable. Les raisons sont nombreuses, et les conséquences tout autant. Il est évident que notre société, aujourd'hui, se cherche de nouveaux principes fondamentaux sur lesquels s'appuyer pour garder sa force et sa légitimité. Que nous le voulions ou non – et j'ai longtemps souhaité renier cette réalité –, nous fonctionnons et coexistons selon une constellation de croyances diverses qui forment un tout, qui nous relie ou nous sépare. Ce tout est essentiel pour la formation de notre identité, qui souvent s'apparente ou se juxtapose à notre culture. D'où les crises identitaires et culturelles qui frappent nos semblables en période de fluctuations systémiques. Le tissu social est infiniment fin, et la moindre déchirure peut l'abîmer durablement. Pour vivre en harmonie avec les autres, l'être humain doit acquérir certaines connaissances, qui se présentent sous la forme de codes plus ou moins complexes. Les comportements humains, en société, sont généralement induits par la formation de ces enseignements codifiés, implicites ou explicites. Les lois juridiques en sont un excellent exemple. Ce que Rousseau, dans son Contrat Social, mettait en valeur dans tout système législatif qui se respecte, c'est l'importance des mœurs et des coutumes. Ce sont ces dernières qui donnent aux individus le sentiment de responsabilité au sein d'une communauté, et les font dès lors se soumettre, pour le bien commun, à un ensemble de règles, bien souvent intériorisées dès la plus tendre enfance à travers des jeux ou l'éducation. Les croyances en des principes fondamentaux sont donc ce qui fortifient l'adhésion aux lois, et qui forgent l'identité. Il est particulièrement instructif d'étudier les règles et coutumes de sociétés et de cultures sensiblement différentes. Il apparaît comme une évidence que celles-ci, si elles ne rendent pas nécessairement plus libres, permettent une cohésion sociale et le respect de chacun, avec bien sûr des exceptions. Mais fondamentalement, force est de constater que cela fonctionne admirablement bien, proportionnellement au nombre d'êtres humains coexistants sur notre planète. Les dérives sont régulières, certes. Néanmoins, sans ces délimitations précises, les comportements et la cohabitation entre plusieurs individus pourront être davantage conflictuels, si chacun applique aux autres son système de croyances et ses normes personnelles.

Dans l'ensemble, nous vivons donc d'après l'expression de rites et de signes distinctifs, qui s'expriment au travers de nos attitudes, solitaires ou sociales, et qui rendent nos rapports soit plus aisés, soit plus difficiles. Nous remarquerons sans peine que nos coutumes, nos traditions et nos valeurs sont intrinsèques à notre identité. De fait, les rejets liés à ces caractéristiques sont communs et ne rentrent pas dans l'ordre de l'exception. L'identité, en plus de mettre en mouvement les comportements d'un individu, crée une armure, donc une sécurité. Toute atteinte à cette cuirasse induit habituellement une réaction hostile, a priori. Nous sommes, il est essentiel de le reconnaître et de l'avoir à l'esprit, des êtres impulsifs. Toujours, même avec un exercice assidu, nos émotions prennent le pas sur la réflexion. Cela peut ne durer qu'un bref instant, mais c'est indubitablement une constante. Les préjugés en sont l'expression patente. De façon générale, nous aurons tendance à d'abord rejeter l'inconnu, pour conserver les fondations qui nous sécurisent. La personnalité, comme d'ailleurs l'exprimait si majestueusement Goethe, est une Citadelle, à laquelle nous sommes foncièrement liés. L'ouverture aux autres, usuellement nommée « l'ouverture d'esprit », est une caractéristique qui s'exerce et n'est pas spontanément acquise. D'où la propension qui règne au sein de nos semblables à discriminer, non nécessairement de façon malintentionnée, ce qu'ils ne comprennent pas. Nous sommes toutes et tous ainsi, moi le premier. Ce qui nous fait réfléchir et agir en conséquence sont nos valeurs et nos croyances. Comme nous sommes toutes et tous différents, ces fondements n'échapperont pas à la règle de la divergence. L'opposition entre des êtres humains est inévitable. Ce n'est pas négatif en soi, mais il faut faire en sorte qu'un conflit soit constructif et n'ait pas d'impacts péjoratifs sur les individus, dans la mesure du possible. Le désaccord est fécond. Il nous construit, nous affirme et nous réalise.

Ce qu'il faut, dès lors, pour protéger notre Citadelle intérieure sans nuire à celle d'autrui, est d'avoir à l'esprit que nous seuls en sommes les gardiens. Plus nous avons conscience de et confiance en notre capacité à la défendre, et plus nous pouvons nous ouvrir aux autres sans risquer une « invasion externe ».

C'est pour cette raison que j'aborde ici la thématique de la spiritualité, non dans un sens religieux, mais comme un principe qui nous guide, une réflexion, une valeur pouvant nous faire adhérer à tout un ensemble de comportements. Notre société évolue, et fluctue. Actuellement, le plus grand défi est à mon sens, en tout cas d'un point de vue philosophique et ontologique, pour les êtres humains, de palier au manque créé par le déclin des croyances religieuses. Il est nécessaire de fonder des valeurs primordiales qui nous unissent et nous font nous sentir en accord avec nous-mêmes tout en respectant les autres. Le tissu sociétal est tissé selon ce schéma. La cohérence doit être un état de fait, et une implication concrète.

Nous devons participer, à notre échelle et selon nos capacités, à la cohésion sociale. Il est impératif de garder à l'esprit qu'aucune société ne peut perdurer sans un accord tacite, un « contrat social », qui permette à chaque individu de se concrétiser et de s'épanouir.

Ce sont là des valeurs pour lesquelles le politique doit œuvrer, et la spiritualité est une réflexion à aborder en tant qu'être humain.

Je me proposerai donc de réfléchir sur ces questions.

 

Grégoire Barbey

09:47 Publié dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, principes, valeurs, fondements, goethe, rousseau, contrat social, réflexion |  Facebook | | | |

13/04/2012

Un nouveau contrat social ? Débat avec Pascal Décaillet

 

Suite de mes entretiens avec le journaliste indépendant Pascal Décaillet.

PaD – Je reviens à ces 2500 francs d’allocation d’existence. Une chose m’échappe. Qu’un apparatchik comme Oswald Sigg, ayant passé sa vie à blanchir sous le harnais de superstructures subventionnées, défende cette idée, soit. Mais vous ! Vous êtes jeune, avez la vie devant vous, l’envie d’écrire, vous militez en politique (Verts libéraux), tout cela est excellent. Vous m’avez l’air, aussi, en pleine forme : travaillez donc ! Engagez-vous dans l’aventure professionnelle. Frottez-vous à des concurrents. Suez. Défoulez-vous. Brillez. Mais n’attendez pas qu’une manne tombe du ciel.

GB – Bien sûr, comme vous dites, pour moi, les choses vont bien. Ou mieux, c'est selon. Cela n'a pas toujours été le cas, et si aujourd'hui je défends cette idée – même si je ne suis pas dupe quant à sa possible réalisation – c'est par idéologie, parce que toutes et tous n'ont pas ma chance – votre chance ! Je n'attends rien du Ciel. Je ne crois en rien de transcendant. J'ai foi en l'humain, et j'aime à penser qu'il peut œuvrer pour le bien-être de chacun, et non le contentement de tous. Cette nuance est d'importance !

PaD
– Ceux qui ont perdu leur emploi, ou leur santé, ceux qui ne peuvent pas, ou ne peuvent plus, c’est en ordre : nous devons les aider. Je parle de ceux, comme vous et moi, qui peuvent ! Cet argent, ces 2500 francs, viendraient d’où ? Cette richesse, qui l’aurait produite ? Réponse : les actifs ! En clair, si l’initiative passe, on demande à ceux qui bossent, en plus de toutes les taxes, tous les prélèvements obligatoires (j’en connais un rayon, comme entrepreneur indépendant et employeur !), tous les impôts (trois à quatre mois de boulot pas an), de financer cette manne universelle de 2500 francs par tête de pipe. Pour les déshérités, je dis oui. Pour les autres, désolé, je dis non.

GB – Et que gagnerons-nous à nous débarrasser d'une bureaucratie sociale inefficiente et inadaptée aux besoins d'une population dont chaque individu est foncièrement différent ? Pensez-vous, ou avez-vous même idée, de l'effroyable machine administrative qui se cache derrière l'aide sociale en Suisse ? Ce qui me séduit dans cette initiative, c'est justement la possibilité de faire reculer la puissance d'un État bureaucrate. L'État, disait Nietzsche, est le plus froid des monstres froids.

PaD – Je crois en l’Etat, depuis toujours. Pas comme machine, mais comme arbitre. Justement pour corriger les inégalités. Mais de façon ciblée. Cette allocation-arrosoir, ces 2500 francs qu’on recevrait au seul titre qu’on existe, c’est la vraie valeur de l’argent qui perd son sens. Paradoxalement, et même si les intentions n’ont rien à voir, je rapproche cette perte de sens du principe de spéculation. Je rejette l’un et l’autre : la manne et le casino. Le céleste, et le virtuel. Je crois profondément que l’argent doit se gagner en travaillant. Si vous avez un peu de temps. Je vous recommande « L’Argent », de Péguy, dans les Cahiers de la Quinzaine, Editions Pléiade. Une œuvre anticapitaliste, et profondément républicaine.

GB – J'en prends note. Mais qu'est-ce que l'argent ? Je vous disais lors de notre dernier entretien qu'il n'est pour moi qu'un moyen, celui de vivre, car il en faut bien dans notre société pour tourner ! J'aime beaucoup la phrase du candidat français à l'élection présidentielle, Jean-Luc Mélenchon : survivre, ce n'est pas vivre. Je suis persuadé qu'il faille désormais nous concerter toutes et tous pour apporter des solutions à tous ces gens, oubliés par nous autres, et leur offrir la moindre des choses que nous pourrions souhaiter pour nous-mêmes : la décence et la dignité. Je récuse les dogmes, et l'argent ne doit pas devenir un Dieu suprême. Nous ne devons pas en avoir peur, il nous faut l'utiliser, puisqu'il nous est nécessaire. Mais à bon escient, sans laisser d'autres, avec nos connaissances et nos technologies, mourir la bouche ouverte. Pourquoi pas, comme Rousseau jadis, créer un nouveau contrat social ?

15:26 Publié dans Débats pascaliens | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique, débat, pascal décaillet, rousseau, contrat social |  Facebook | | | |