29/01/2012

Du vertige d'être soi, mes pensées pour moi-même à l'attention des autres

Je me pose d’innombrables questions, sur moi, et sur le sens des choses. Jour après jour, je constate avec insistance à quel point Nietzsche était dans le vrai lorsqu’il disait que « vivre, c’est repousser quelque chose qui veut mourir ». Est-ce le cas pour tous ? Je ne me risquerais pas à cette généralisation, car je ne suis pas en mesure de l’affirmer. Pour moi, ça l’est. Ce quelque chose qui veut mourir, je pense l’avoir cerné, bien qu’il tente de se cacher. Il s’agit de l’enfant qui n’a jamais pu s’exprimer, et qui n’a cessé de gémir, esseulé et incompris. Je le sens se débattre, et je connais son moyen de se faire entendre. Cet enfant, ou cette métaphore, peu importe, transparait nettement dans mon comportement émotionnel. Il est là, à tenter de combler le néant qui s’est développé suite à ce manque. La reconnaissance, l’affection, la considération, l’amour, l’écoute, nommez-le comme il vous siéra. Pour ma part, cela n’a guère d’importance, les mots ne sont finalement que des symboles référentiels qui nous permettent de percevoir et de nouer des pensées. C’est ce vide qui me tire vers le bas, continuellement, comme une absence prolongée d’oxygène, ou une apnée du sommeil. Je trouve des astuces pour compenser, l’écriture en est une, ou la réflexion. Ainsi que l’exprimait Marx, je noie mes problèmes dans d’autres, plus grands. Cela m’aide à oublier, certes. Mais cela n’est qu’un pansement, tout au plus, protégeant de façon superficielle la plaie qui, elle, est beaucoup plus profonde. Je m’essaie à esquisser quelques sourires, qui d’ailleurs ne trompent personne, ou presque. Ce mal-être persiste, stagne et pourrit en mon sein. En faire une force, voilà ce à quoi je m’évertue quotidiennement. Une fois de plus, c’est un puissant analgésique, qui toujours n’agit qu’imparfaitement. Je titube, tout en marchant le dos droit, pour taire aux autres ce qui résonne en moi comme un requiem. La douleur de vivre ! La dépréciation de soi. Ô poésie ! Ô philosophie ! Ô musique ! Que serais-je, sans votre réconfort ? Je m’accroche à la réalité, désespérément. Il m’arrive de me demander quel en sera le bénéfice, puisqu’au fond, la fin est inéluctable. Mourir, lorsque l’on est soi-même déjà mort, devrait être une formalité. Il n’en est rien. Je la crains. Est-ce l’avoir que trop côtoyé qui me la fait redouter ? Est-ce toutes ces fois où mon existence semblait s’arrêter, soudainement, qui me fait perdre la tête en l’imaginant m’envelopper ?

Je veux vivre ! Et mourir également. Être réveillé en tout temps, ainsi que m’endormir définitivement. Dualité. Antagonisme. Cette solitude de l’âme, comme une gangrène me ronge de l’intérieur. Se soigne-t-elle ? J’y crois, tel un fou. Je me vois, incapable de m’en empêcher, quérir l’attention du monde entier. En société, il n’y a que cet enfant meurtri qui veut hurler, et attirer le regard des autres. J’ai compris que la conscience de soi ne s’expérimentait que dans le reflet des autres, qui nous renvoient une image, impalpable et palpable à la fois. Sans le rapport à l’autre, il n’y a que le néant. L’être se perçoit dans sa continuelle confrontation à d’autres que lui. C’est un jeu, une constante, une énigme. C’est mon cœur qui bat, expulsant mécaniquement le sang dans mes veines, et qui trouve sa résonnance ailleurs, au-delà de lui-même. L’autre nous transcende. Et ce, malgré son immanence. Moi, je me connais, et c’est pour cela que je me cache. La peur de laisser aux yeux curieux la vision de cette partie malade. Et pourtant ! Je ne suis rien sans autrui, et je souffre de ma dépendance à l’affection. Je me surprends souvent à offrir aux autres ce que j’attends, naïvement peut-être. Une oreille attentive, une épaule sur laquelle se reposer et un réconfort ainsi qu’un soutien à toute épreuve.

Moi, je me demande qui me réconforte. Je suis bien trop blessé pour oser le demander, trop abusé pour me laisser aimer sans résister. L’amour, je l’aime, mais ne le comprends pas. J’ai besoin de contacts, physiques comme psychiques. La nuit m’est propice, parce qu’elle m’offre le loisir d’une longue conversation avec moi-même. Je tente au mieux de rassurer ce penchant psychédélique qui gesticule en tous sens pour saisir une main à la volée, et s’y accrocher. Je n’ai besoin de matériel que le rapport humain. L’argent m’est indifférent, d’où mon incapacité à le gérer correctement. À dire vrai, j’aime l’utiliser pour faire plaisir. À moi, avec quelques livres, et aux autres, dès qu’il m’est possible de le partager. J’en ai peu, et n’en veux guère plus. Mes aspirations sont ailleurs. Quelques délicates paroles, voilà qui me satisfait mieux qu’aucun autre objet de consommation. J’aime les mots de par leur capacité à me faire comprendre et à me mettre en relation avec mes semblables. Leur beauté ne m’est pas indifférente. Les manier est ma façon de construire mes rapports. Je pense d’ailleurs que sans eux, je n’aurais tout simplement pas survécu. Mon idéal est une myriade de mots échangés. Est-ce l’amour maternel qui m’a manqué le plus, au point où j’en adore les femmes, sinon les sacralise ? C’est la première fois que je pose sur papier cette question. Le besoin viscéral que je ressens se situe probablement dans la reconnaissance féminine. Cela parait abstrait, néanmoins c’est ainsi que je le perçois. Suis-je dans le fantasme ou l’onirique ? Je me sens honteux et ridicule. Je ne suis que paradoxe. D’un côté, les autres m’effraient, de l’autre, ils me sont essentiels. J’y songe, écrire, c’est déjà offrir une part de soi aux autres. Incomplète, énigmatique et peut-être pas tout-à-fait exacte. J’offre à la vue de tous ma propre introspection, chose que je redoute par-dessus tout en société, où je me sens scruté, analysé et perçu, tel un livre ouvert où transparaîtraient avant toute autre chose mes faiblesses. À l’écrit, mes inhibitions et mes angoisses s’estompent. Grand bien m’en fasse. Mon hypersensibilité m’apporte beaucoup de difficulté. La souffrance des autres m’est insupportable, comme une torture faite à moi-même. Je sens la tristesse, la colère, la peur, et toutes ces émotions. Il me suffit d’un regard pour plonger dans l’abîme d’un autre. L’empathie. Mes relations privilégiées avec les animaux s’expliquent probablement par cette sensibilité. J’ai toujours eu des contacts remplis d’émotions avec les animaux. Je crois, bêtement peut-être, qu’ils ressentent cette part de moi. J’aime leur regard dénué de jugements et d’animosité. Ils sont là, à mes côtés, et se content de celui que je suis. Ni masque ni parade. C’est ma richesse personnelle. J’ai tant d’émotions à partager, et cette sensibilité, qui me porte à vouloir effleurer toutes les autres. C’est ainsi que la douleur des autres devient mienne. Je me souviens, il y a quelques temps, m’être retrouvé dans une situation insoutenable. Il y avait dans le jardin se trouvant face à la maison dans laquelle je vis un petit oiseau, jeune adulte semblait-il. Ô misère ! Celui-ci battait furieusement des ailes, couché sur le sol. Je me suis approché, les larmes aux yeux, pour tenter de l’aider. Malheureusement, il avait dû se cogner quelque part, car son cou était tordu. Je le voyais, suppliant et se débattant dans l’incompréhension totale, et moi, assis-là, conscient qu’il ne pourrait jamais plus voler majestueusement. L’évidence tentait de faire place dans mon esprit, qui refusait sciemment de l’accepter. Il me fallait l’achever, et rien que ce mot me pétrifie, afin qu’il ne souffre plus. Moi qui ne mange plus de viande pour ne pas être responsable de la mort d’autres êtres vivants sensibles… Il m’a fallu abréger sa peine. Ça date de plusieurs mois, et me pèse encore sur le cœur.

Je m’en veux encore, tout en sachant pertinemment qu’il n’y avait rien de mieux à faire. Je me demande de quel droit je me suis permis de décider de sa mort.

Certains riront peut-être à la lecture de cette anecdote. Pour ma part, cela symbolise tout ce que je suis. Je suis tout entier dévoué aux autres, et ne veux guère être l’instigateur de souffrance quelconque. Je suis non-violent par essence. Comme excédé de l’avoir trop subie ? Probable, en effet.

J’en reviens toujours aux mêmes conclusions. Ce vide affectif me pèse certainement plus que toute autre chose. Des larmes, à défaut d’une main rassurante, effleurent mes joues.

Pourquoi devoir me cacher en permanence ? Il m’apparait comme un défaut dans notre société d’être aussi sensible et vulnérable que moi.

Ce monologue avec moi-même s’éternise, et la fatigue me guette. L’amertume peut être parfois un puissant remède face à l’envie d’en finir, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Je me sens déjà mieux, mais pour combien de temps ? Jusqu’à la prochaine crise existentielle. À n’en pas douter, cette conversation était trop égocentrée. Je retourne à mes considérations d’ensemble, qui, elles, méritent que je m’y attarde davantage.

04:47 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (23) | Tags : témoignage, monologue, prose, amertume, sensibilité |  Facebook | | | |

12/01/2012

L'éloge d'Alexandre Jollien

Alexandre Jollien est un écrivain et un philosophe suisse, né en 1975.

À sa naissance, un évènement tragique survient : Alexandre s’étrangle avec son cordon ombilical, laissant quelques séquelles motrices. Les dix-sept premières années de sa vie, il les passe dans un institut spécialisé. Loin de s’y résoudre, il puise durant ces années une force et un courage à toute épreuve, développant un goût prononcé pour la philosophie qu’il décidera d’étudier au sortir de l’institut.

Sa première œuvre, la plus marquante à mes yeux, est l’Éloge de la Faiblesse, parue aux éditions Cerf en 1999. En effet, dans cet ouvrage, l’auteur nous conte son combat quotidien et en particulier son expérience au sein de l’institut, nous dépeignant avec beaucoup de douceur le portrait de ses camarades, mais aussi de ses éducateurs. Le livre se présente sous la forme d’un discours avec le très estimé Socrate.

Reprenant à son compte le schéma des discours qui firent la renommée de Platon, Alexandre nous montre par combien sa capacité d’analyse, son intelligence et son humanité sont vives. Loin d’être une autobiographie égocentrée, son ouvrage est une invitation à rentrer dans un monde sciemment mis de côté par la société de « l’anormalité », au sens premier du terme. Dès les premières pages, force est de constater que sa motivation est admirable. À travers une centaine de pages, il nous fait plonger toujours plus loin au cœur de la vie d’un homme, qualifié à tort de « pas comme les autres », et qui nous montre, avec une modestie à toute épreuve, que sa différence ne réside non pas dans son handicap physique mais bel et bien dans son intelligence et sa bonté merveilleuses.

Pour ma part, son ouvrage fut ma première rencontre philosophique, et je la tiens pour infiniment précieuse parce qu’elle m’a ému et donné goût à cette sage discipline.

Plus récemment encore, j’ai lu son dernier né, intitulé le Philosophe nu, qui est agencé sous la forme d’un journal où l’auteur se met métaphoriquement à nu. Il traite plus spécifiquement des passions, et encore plus précisément de celles dont est victime Alexandre dans son quotidien. Non pas ! Que dis-je, cela pourrait être généralisé, car effectivement nous sommes tous sujets à l’expression de nos passions. Il s’efforce donc, car se dévêtir ainsi demande courage et détermination, de nous communiquer avec réflexion et recul ses expériences quotidiennes, et les difficultés auxquelles il est constamment confronté. Il nous révèle la part vulnérable qui fait partie de tout un chacun, avec une éloquence qui force le respect et nous émeut sans cesse. Personnellement, cette œuvre m’a autant, si ce n’est plus encore, ébranlé dans mes fondements. Par ses mots, Alexandre a témoigné à l’être que je suis, tourmenté également, qu’il y a d’autres personnes qui livrent le même combat, et qui font montre d’une volonté immense.

Sa perception de l’existence nous traduit l’esprit d’un homme courageux, et sincère. À chaque page, je m’émerveillais de la proximité que nous partagions dans nos vies respectives. Déjà que je lui vouais une certaine affection de par la motivation qu’il m’a donné, à son insu, de me plonger corps et âme dans la philosophie, ce livre a terminé de me convaincre quant à l’incroyable personnalité dont est tout entier composé monsieur Jollien.

À la suite de cette lecture, aussi ému que je puisse l’être, je me suis décidé à le contacter par e-mail.

Pensant jeter un pavé dans la mare sans m’attendre à une quelconque réponse, le contraire me fut offert. Aussi, je fus émerveillé et honoré de trouver un jour dans ma boîte de réception un message envoyé par Alexandre en personne. Et plus encore à la lecture des quelques phrases qu’il m’a destiné, et par l’infinie bonté dont recèle décidément tout son être. Il m’a fait part de sa compassion pour le parcours qui a été, et qui est le mien, et m’a gentiment proposé qu’un jour nous nous rencontrions.

Le lecteur ne s’étonnera pas si je l’exempts de traduire toute l’émotion qui s’empara de moi à cette formidable invitation.

Entre temps, j’ai appris qu’il donnait une conférence dans ma ville, Genève, et me suis permis de le recontacter afin de lui demander s’il lui était possible de m’obtenir une place gratuitement, car mes moyens financiers étant très, très restreints, il ne m’aurait pas été possible d’y assister autrement que par cette possibilité.

Moi, qui me disais qu’il n’y avait pas de raison particulière pour qu’il me réponde puisqu’il devait recevoir des dizaines voire des centaines de messages quotidiennement, je fus encore plus surpris lorsqu’il me répondit une fois encore et par l’affirmative. À n’en pas douter, et ce malgré la célébrité qui désormais est la sienne, Alexandre est resté et restera le même, c’est-à-dire un homme de grand cœur et avenant pour son prochain dès que l’occasion lui en est donnée.

En cela, je ne puis que lui témoigner mon éternelle gratitude et ma reconnaissance la plus sincère.

Le soir de la conférence, Alexandre m’a remis en personne le billet pour pénétrer dans le théâtre en tant que spectateur. À n’en pas douter, cette rencontre, bien que très brève – l’espace de quelques instants – a fini d’achever mon admiration à son égard. Lorsque je l’ai vu, je me suis dirigé vers lui, tout penaud comme je le suis d’aventure dans une telle situation, et me suis présenté à lui. Il était bien sûr accompagné, ce qui n’a pas manqué de me gêner plus encore ! Moi, l’éternel timide qui manque de confiance en soi… Et pourtant, en lui serrant la main et en croisant son regard, j’ai senti sur moi des yeux d’une infinité bonté, et un cœur grand comme ça. Non pas que je veuille dépeindre d’Alexandre une image idolâtre, mais les faits sont là, et moi qui suis particulièrement sensible de nature, je n’ai pas manqué de lire sur son visage ce que je supposais déjà à la lecture de ses livres et à l’écoute de ses interviews dont je m’étais par ailleurs régalé avant d’assister enfin à l’une de ses conférences.

Alexandre était donc accompagné de Matthieu Ricard pour discourir sur le thème de l’altruisme. Une salle de théâtre presque pleine, soit environ sept-cents personnes selon mon estimation, à l’écoute de ces deux penseurs, l’un moine bouddhiste, l’autre philosophe. Une fois de plus, Alexandre me surprit encore. Dans ses paroles, pleines de sincérité et de bonté, s’exprimait également un humour émouvant, remplit d’une joie de vivre qui m’a littéralement scotché sur mon siège de spectateur.

Finalement, je suis reparti de cette conférence avec la certitude qu’Alexandre est un homme d’une très grande valeur, et qu’il mérite la réussite qui est sienne.

J’espère vivement le revoir, et plus encore de le rencontrer personnellement, pour apprendre à le connaître et disputer de philosophie en sa compagnie !

Si le lecteur, par cette courte et peu représentative éloge de la richesse qui compose l’être d’Alexandre Jollien, n’est pas convaincu qu’il lui faille acquérir l’un de ses ouvrages pour nourrir son esprit de sa bonté et de sa beauté intérieure, alors je suis un bien mauvais écrivain, et je ne saurais mieux dire que « mea culpa ».

02:29 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : alexandre jollien, philosophie, bonheur, sensibilité, philosophe, littérature |  Facebook | | | |