Gregoire Barbey

21/08/2013

La jalousie élevée au rang de vertu cardinale

Chronique, 21.08.13

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Christian Levrat. Les socialistes mettent à l'index les dirigeants des entreprises. Ils oublient
qu'ils sont ceux qui créent de la richesse et de la valeur ajoutée pour l'ensemble de la société.

 

L’initiative «1:12 – pour des salaires équitables» propose d’introduire dans la Constitution fédérale un article de Politique salariale qui permettrait à l’Etat, à travers la volonté populaire, d’interférer dans les affaires courantes des entreprises privées. Il ne serait ainsi plus possible d’obtenir une rémunération douze fois supérieure au plus bas de la chaîne salariale d’une société. Pour les initiants, la jeunesse socialiste (qui est plus proche d’un ultra-soviétisme que d’un socialisme pragmatique, soyons honnête), il s’agit d’interdire à un dirigeant de gagner en un mois ce qu’un employé obtient en une année. Si l’idée peut paraître alléchante parce qu’éthiquement compatible et défendable, elle n’en est pas moins dangereuse et fait fi de toutes les réalités les plus élémentaires en matière d’économie.

 

Il convient de rappeler ici qu’habituellement, ce sont les socialistes qui veulent toujours plus de recettes fiscales. Or, par ce projet de loi inique, les initiants ne réalisent pas qu’en nivelant les salaires par le bas, ce sont les caisses de l’Etat qui vont se vider en proportion des baisses effectuées. Mais soyons de bonne foi: aucun manager ne verra son salaire baisser si l’initiative devait être plébiscitée par les urnes. Les méthodes pour contourner cette interdiction sont légion. Il suffit de scinder l’entreprise en plusieurs entités autonomes pour casser la chaîne salariale et permettre aux plus hauts salaires de continuer à toucher leurs rémunérations. La gauche, toujours aussi déconnectée de la réalité humaine, argumente différemment. Pour elle, c’est l’occasion d’augmenter les salaires des employés les moins bien rémunérés. Ce postulat est justifié par la volonté des plus hauts revenus à conserver leurs privilèges. Dès lors, ils décideraient de leur verser des salaires plus élevés pour conserver les leurs à des niveaux très élevés. C’est bien évidemment peu probable et les faits qui précèdent tendent à le démontrer. Le président du Parti socialiste, Christian Levrat, parle d’une «utopie nécessaire». Le mot est bien choisi: étymologiquement, utopie signifie «nulle part». Mais il ne s’agit pas uniquement des rémunérations contractuelles livrées mensuellement. Les primes sont comprises, et les versements en nature également.

 

Les initiants méconnaissent visiblement le fonctionnement des entreprises. La plupart des sociétés où des dirigeants s’octroient des rémunérations douze fois plus élevées que le plus bas salaire de l’entreprise sont cotées en Bourse. Les petites et moyennes entreprises sont rarement touchées par ce type de politique salariale. Parce qu’en général, les dirigeants de PME préfèrent réinvestir une grande part des bénéfices dans l’entreprise elle-même pour en améliorer l’efficacité et la compétitivité. Pour les sociétés cotées au Swiss Stock Exchange, le principe est différent. Si les actionnaires acceptent qu’un manager soit rémunéré de façon démesurée (quoi qu’encore ici, l’appréciation soit totalement subjective et donc soumise à interprétation), c’est leur affaire et ne concerne en rien l’Etat. Et encore moins la population. D’autant plus que l’initiative Minder a été acceptée par le Souverain, et que les rémunérations du board sont désormais votées en assemblée générale.

 

«L’Etat n’a pas à intervenir dans les affaires courantes d’une entreprise»

 

Mettant de côté des principes essentiels de l’économie, comme l’autorégulation et la propriété privée, cette initiative remet en question bon nombre d’acquis fondamentaux. En plus de menacer le fonctionnement d’un modèle ayant fait ses preuves, les initiants élèvent en vertu cardinale la jalousie. Qui donc a le droit de se mêler des affaires privées d’une entreprise? Surtout pas l’Etat, qui n’a strictement rien à faire dans la gestion des affaires courantes. La rémunération en est une, et ne regarde que les individus concernés. L’Etat doit s’occuper de sa propre gestion, ce qui n’est déjà pas une mince affaire. Si en plus de cela, il crée un armada de policiers salariaux (la police rouge) chargés de veiller au respect des contraintes socialisantes, où va-t-on? Oui, il s’agit de jalousie car la plupart des Suisses travaillant dans des entreprises où il existe un important écart salarial sont bien rémunérés. Et qu’ils n’ont généralement pas à se plaindre.

 

Cette tendance s’accroit de plus en plus. Comme si nous avions quelque chose à dire sur ce que nos voisins mettent dans leur assiette pour le déjeuner et le dîner. Comme si, en fin de compte, nous devions tous être soumis à la même fatalité: le nivellement par le bas. L’incapacité de s’extraire de la masse. D’entreprendre librement, de pourvoir aux besoins de dizaines, de centaines voire de milliers d’êtres humains. L’innovation reléguée au rang d’antiquité, c’est le but de cette initiative? Faire de la création d’entreprises un bagne plutôt qu’une volonté de créer de la richesse, qu’elle soit quantifiable en termes de liquidités ou d’innovations sociétales? Oui, c’est de la jalousie. Parce que ceux qui s’en plaignent ne sont généralement pas aux commandes d’une entreprise. Parce que leur téléphone est coupé le week-end et qu’ils n’accourent pas en cas de problème. Eux, ils font leurs heures (pas tous, évidemment, ne caricaturons pas à l’extrême non plus). Les dirigeants, eux, assurent les salaires. Certains, dans les petites et moyennes entreprises, les versent au mépris du leur.

 

Parce que l'entrepreneuriat n’est pas seulement une affaire de rémunérations, ce que beaucoup ont tendance à oublier de nos jours. Les entreprises, ce sont un lien essentiel dans la cohésion sociale. Et s’il y a des dysfonctionnements évidents, ceux-ci ne se règlent pas par des législations soviétiques mettant la jalousie comme arbitre et l’Etat comme juge. Le désir de vouloir aplanir les inégalités sans penser à la liberté, voilà un idéal qui ne me correspond pas. Les hommes ne naissent pas égaux, et l’Etat ne pourra jamais intervenir de façon suffisamment efficace pour réguler ce que le hasard réalise. Son rôle n’est pas de contraindre par la violence ceux qui peuvent se démarquer de la majorité en leur interdisant de faire ce pourquoi ils sont justement doués. En agissant ainsi, c’est une société encore plus malade que nous allons créer. Basée sur la jalousie et un nivellement par le bas des plus infâmes, une telle civilisation ne saurait perdurer dans la durée. Et c’est tout le modèle suisse de l’excellence entrepreneuriale qui s’effondrerait. Avec des conséquences beaucoup plus désastreuses qu’un écart salarial produisant des jalousies disproportionnées aux jeunes socialistes encore en études.

 

Grégoire Barbey

00:24 Publié dans Economie, Humeur, Politique, Votations du 24 novembre | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook | | | |